dimanche 25 mars 2018

A VICO-EQUENSE, avec Bruno STARITA

Entre Naples et Sorrente, la baie s'étale, aux heures solaires, noyée dans une brume si légère que les alentours rituels n'échappent pas aux yeux : Le Vésuve, Ischia, Procida, Capri... Bien au contraire, leurs contours indécis les rendent fantastiques. Une harmonie inquiète règne en ces lieux, menacés de cendres.

Au sommet d'une falaise se tient, sentinelle immobile, le bourg balnéaire de Vico-Equense. Le surmontent des collines bibliques qui sourient de toutes leurs fleurs. Au pied de la falaise, les plages reçoivent la mer chaude du Sud illimité.

C'est ici, plus exactement à l'Hôtel « Aequa » de Vico-Equense, que j'ai voulu saisir en un seul regard, long et attentif, les secrets devinés de ces lieux. C'est ici, que je fus reçu par le Professeur Vittorio Fusco, qui préside aux destinées de cet établissement hôtelier, en même temps Ecole hôtelière, de haute qualité. La discrétion y règne associée à la finesse des mets. Des terrasses ombragées de l'hôtel, les yeux se perdent dans le bleu de la baie, dans les ombres de Naples et dans le gris du Vésuve qui contemple son œuvre, à ses pieds : Pompeï, Herculanum ; une œuvre terrifiante patinée par le temps.

C'est ici que Vittorio Fusco me présenta Bruno Starita, peintre et poète, professeur à l'Académie des Beaux-Arts de Naples.
L'homme est napolitain, mais très secret. Son regard est perçant, profond, il va par-delà les êtres et les objets. Bruno Starita prend du recul, de la distance, et puise sa créativité et son intensité dans une vie intérieure exigeante. L'exubérance latine est au dedans de son être, tumultueuse mais contenue.

Il est situé comme le peintre . écologiste » par excellence. Sa peinture et ses gravures sur métaux (le cuivre en particulier) sont d'une haute qualité en même temps que technicité.

Ainsi, ai-je sous les yeux « La Primavera » (1977), « l'Estate - (1977), . l'Autunno » (1977), « l'Inverno . (1977), « Metamorfosi » (1977), « La Préda » (1977), « Verso la Vita » (1977), « Incantesimo » (1977), « Arcoba­leno » (1977), « Hae Vera sunt » (1977), . Cruor in florem Mutabitur - (1977), la « Nuvola » (1977), « l'Upupa à la Melagrava » (1977), - Il positivo et Il négativo » (1977), « Il fiore di pietra » (1977), « l'Upupa et la luna » (1977) ...L'influence surréaliste est certaine (Marx Ernst) ; quant au cachet écologique, il apparais, dans la série de reproductions dont je dispose, inscrit dans un carré ou plus généralement une figure géométrique .La Nature à travers l'œuvre picturale de Bruno Starita n'est pas atteinte dans la sérénité, mais par un cheminement torturé. Une sorte de malaise subsiste, bien après la contemplation des tableaux... Un tel impact signe une grande peinture. Bien qu'habitué à la dislocation des objets et des êtres à travers la peinture moderne, il y a dans l'œuvre de Bruno Starita quelque chose de tellurique qui n'est pas rassurant... Est-ce la présence du Vésuve qui m'influence ?

Et le poète ? La maîtrise du poète n'est pas inférieure à celle du peintre. Je n'établirai pas de lien entre la poésie et la peinture de Bruno Starita, bien que ce lien existe nécessairement. Pour m'éclairer à cet égard, il faudrait tout d'abord que l'artiste s'y essaye, selon son bon vouloir, bien sûr. Il me faudrait aussi une connaissance plus intime de l'œuvre que je ne fais qu'effleurer, une appréhension plus intérieure.

Je me bornerai donc, en attendant de m'immiscer dans le rapprochement entre la Peintre et la Poésie de Bruno Starita, à me pencher sur sa Poésie - en soi », à travers les quelques poèmes traduits de l'italien dont je dispose. Je dirai de la poésie de ce peintre qu'elle est une poésie de « signes » sans la rattacher en quoi que ce soit à une Ecok. Sa poésie certes est tentée par le Symbolisme, mais elle ne se laisse pas annexer. Et puisque je parle de « signes », une image de Bruno Starita me fait signe, que dis-je, m'aveugle :


L'attente c'est le chaud 
de l'or sur les rives

J'eusse aimé avoir écrit ce vers ; et je suis sûr que les Surréalistes l'eussent fait leur. Symbolisme ? Surréalisme ? Au sujet de Bruno Starita, il n'est pas possible de se prononcer.

Plus loin, je suis séduit « par cette odeur de craie nue .. Plus loin encore : « Un soir de cendre, mets un voile à ton balcon .. C'est un vers que Lorca n'eut pas renié.

Le sens de l'absurde et de l'angoisse ne fait pas défaut à Bruno Starita, quand il demande aux mots de réduire ses tensions, de le faire sortir du clair-obscur, ces mots qu'il projette les uns sur les autres... et quels mots ? Ecoutez :

                                 Non,
                                  Rose clarté,
                                  Clarté rose
                                  Odeur de sang 
                                  Je ne veux pas. 
                                  Odeur de sang
                                           Toi
                                  Clarté de clarté 
                                  Rose de rose :
                                            Non froid d'acier,
                                            Non gel de cœur.
                                  Car toi,

                                  Rose de rose, clarté,
                                  Clarté de clarté rose
                                            Nuit de nuit.

Dans le même sens, le jeu de mots devient, avec sa désinvolture forcenée, une tentative de réponse :

                                 Eclair gris d'eau 
                                 (gris d'eau claire)...

Ces constatations faites, cette poésie dont on pourrait dire au premier abord qu'elle est transparente, voire méditerranéenne, jette un voile sur les êtres et les choses. Le poète ne se contente pas des réalités. Il recherche une complicité, à travers les mots, pour déboucher sur une équivalence totale, à défaut de certitude.

Je me risquerai à écrire qu'à ce niveau, les poèmes de Bruno Starita rejoignent un thème de sa peinture : il n'est pas possible de se débarrasser de son ombre, de soi-même, de son double ; l'Univers lui-même n'échappe pas à la règle Verso la Vita - (1977) Il positivo et Il négative> » (1977).

Bruno Starita nous offre une peinture et une poésie hautement signifiantes. Mais nous n'y trouverons pas le baume que nous cherchons... Peut-être une thérapeutique par l'Art ?


                                                           Hubert BOUZIGES

Les cahiers de St Germain des Près





Jean Breton : Vacarme au secret et autres poèmes

(Le Milieu du jour)

Cet ensemble réunit plusieurs recueils, représentant les poèmes publiés de 1967 à 1984: l'amour multiple, les réflexions sur les peintres, les lieux découverts, l'art poétique. In fine, une longue postface fait le point.

Chez Jean Breton, pas de fond séparé de la forme et vice et versa, contrairement à l'analyse traditionnelle. Le fond et la forme ne font qu'un. Le poète aboutit ainsi à une écriture de contact au plus près du réel, substance et langue intimement mêlées, le mot n'étant pas porteur de sens mais sens lui-même. Seule référence à un dépassement : un souci d'éthique subtilement présent à travers les textes qui sont, chez Jean Breton, des textes "faits homme". La poésie est ici à l'état brut, sans interprétation. L'érotisme, le culte du désir - fortement présent, parfois rageur, parfois tendre - n'est que la modalité la mieux adaptée à l'enlacement du réel; comme l'est peut-être, comme antidote, ce recours fréquent à la terre, aux choses et aux gens familiers, au Sud apprivoisé, secrètement mythique.

Dans cette peur larvée d'échapper au réel, l'écriture se veut "brute" dans la description du charnel. Mais la chair devient triste quand elle court le risque de l'enfermement ... D'où souvent les incursions de la tristesse et de la mort, quand l'enfermement menace la jubilation.

Cette écriture peut dérouter le lecteur familiarisé avec une écriture poétique plus rassurante. Car elle est écriture de combat, plaquée obstinément au réel avec des "phrases - titres", de hautes images bouleversantes et des raccourcis parfois traumatisants. Ecoutons Jean Breton:

             Le poème est l'émission, à travers l'espace et le temps, 
             d'un présent qui rencontre certaines données originelles 
             et qui flirte avec l'avenir.
             Mais l'imaginaire sera toujours revu et corrigé par le 
             ventre.

Il y a là une façon de faire flamber le monde et de se brûler vif avec les mots, comme pour les punir de ne pas "aller" encore plus vite vers la cible: le vécu et ses aveux, la simple complainte du sang.

                                                           Hubert Bouzigues


A propos de moi


Gaubert Marland  ( Rimbaud Revue n° 3 )

      «LA BURE ET LA DERIVE», de HUBERT BOUZIGES, aux éditions Saint-Germain-des-Prés, 17, Rue des Grands-Augustins, 75006 - Paris - Avec pudeur, Bouziges nous fait pénétrer dans son univers poétique comme si l'on entrait en pèlerinage dans un temple chrétien et là, tout devient rêve, sous une lumière en demi-teintes. L'écriture est rigoureuse, la sensualité, quoique timide, est manifeste, le vocabulaire précis et le style strict ; Bouziges est un poète qui mérite d'être mieux connu.


Jean Breton  ( Rimbaud Revue n° 8-9 )

HAUTE CARESSE  d'Hubert Bouziges ( Saint Germain des Prés )

La poésie d'Hubert Bouziges n'est pas toujours d'un accès facile. C'est qu'il vit volontiers, mentalement, en plein cataclysme. Orgueil, goùt du dépaysement, don visionnaire. La démesure de sa révolte n'aboutit pas, selon lui, à un "chaos", mais à un incendie positif, capable de mettre en ordre, en hiérarchie, les thèmes du vivre.
     Oui, vivre serait mieux que penser. Le poète, aussi philosophe qu'il soit, a osé écrire : "Qui perd la pensée retrouve l'innocence !" Une façon de rendre' sa dimension humaine à la faute originelle. Le poète a besoin - même si cela lui fait grincer des dents - d'une fu­sion intime entre I'âme et la maté­rialité du monde. La Nature est là, mais elle doit rester à sa place, sur les marges de l'existence. Les vraies "nervures" sont celles de l'âme, ou des nerfs.
     L'amour est central. Certes, 'l'amour vu par le masculin a souvent, ici, la dent dure. Dire l'amour, le nom­mer, c'est peut-être donner des or­dres au hasard. Hubert Bouziges règle un compte draconien avec la femme idéale : trop de volupté frôle l'animalité, l'absence de vo­lupté est inhumaine, la volupté contrôlée fait courir le risque de l'insatisfaction ! Ce qui nous rappelle les tourments encore plus excessifs de Guy Chambelland qui reprochait à la femme sa capacité infinie au plaisir (comme s'il avait le regret de ne pouvoir s'identifier à elle).
    Hubert Bouziges vit le tourment du mystique qui n'a pu - du moins en rêve renoncer à la chair et fustige ses défaites supposées autant que ses victoires qu'il désavoue. Ce "feu de manques" - nous le vivons tous, à différents niveaux est fustigé avec une verve et une ironie cruelles, coupé de quelques haltes plus tendres.
     La présence du mystère est renforcée par "la hantise du signe"  il faut que le mot frappe le plus fort et le plus juste - et quand on n'est pas sùr du sens, on obéit aux injonctions, aux "caches" du sub­conscient - c'est le côté surréaliste de son art poétique.
     L'homme pour lui est ce "berger distrait du Tout" alors qu'il n'est appelé que par l'unité indispen­sable - qui le dispenserait d'inter­roger la mort.
     Le croyant, ici, tergiverse, écoute, bat sa coulpe mais, finalement, ne doute pas du "pardon" que Dieu lui donnera. En notre époque où s'effacent les clignotants, voici un poète qui, au -delà des "dérives", met son ultime confiance dans le sacré. Et qui nous demande d'écouter "le souffle d'une âme qui cherche un racourci pour fuir les pièges de la nuit".


Georges Sédir  ( Revue Phréatique n° 73 )

     LA BURE ET LA DÉRIVE, par Hubert Bouziges (Saint-Germain-des-Prés)

     Idéalisme et attrait des abîmes, besoin de pureté et feu des passions : si Hubert Bouziges compose des textes en vers et en prose dont chacun est cohérent, dans son style propre, il ne dissimule point la dualité de son inspiration. Le curieux titre de son livre la manifeste. La « bure » ne peut qu'évoquer, dans un pays de tradition chrétienne comme le nôtre, l'austérité et la prière ; quant à la « dérive », psychique ou spirituelle, il nous suffit de bien regarder en nous pour voir où elle peut mener.
     On a parlé de psychologie dostoïevskienne à ce sujet, à cause d'une certaine fascination pour l'interdit. On pourrait penser aussi à Mauriac, d'autant plus qu'on respire çà et là un climat méridional et provincial. Un beau poème en prose comme L'oiseau proclame, dans une opposi­tion radicale aux conceptions modernes, que la liberté ne permet pas de faire n'importe quoi et n'a de valeur que si elle reconnaît une « étincelle divine ».
     A l'inverse, Five o'clock dévoile une voie vers les enfers sensuels.
     Une réconciliation entre deux tendances contraires est-elle possible ? On la pressent à la lecture de brefs poèmes :

     Chaste
     devient la nuit en robe de bure 
     se répand en tendresse
     dans les villages outragés.

     Toutefois Bouziges accentue les contradictions plus qu'il ne les concilie dans les Lettres pour Alex, dialogues avec son double qui lui permettent de multiplier les actes d'introspection. Il y dénonce sa propre peur « d'aller au bout de (son) désir en même temps que (son) goût des excès ». Des rêveries érotiques se juxtaposent à des intuitions mystiques. Il continue à s'obser­ver, à chercher...
     On peut regretter que cet auteur doué et maître de son langage publie si peu, d'autant plus que l'art contribuerait sans doute à son apaisement. Et l'on n'oubliera point le charme sur­réel de certaines images :

     C'est un peu le jardin du presbytère où,
     une fois passée la porte, un ange nous accueille.


Georges Sédir  ( Revue Phréatique n° 80-81 )

HAUTE CARESSE, par Hubert Bouziges (Saint Germain-des-Prés)

     Trois ans après la publication de La Bure et la dérive, dont on avait ici noté l'intérêt, Hubert Bouziges poursuit avec succès son travail d'approfondissement et de « vérification ». L'approfondissement va de soi, mais ce qu'on peut nommer vérification est une série d'efforts, de regards, d'observations et d'intuitions par lesquels l'esprit tente de se prouver sa validité et de justifier l'existence de la personne toute entière.
     Ces problèmes très complexes, non moins individuels que philosophiques et universels, se trouvent à la base de nombreux poèmes qu'on lit avec attention et sympathie. L'ensemble des textes est mieux construit que dans le précédent recueil. Si l'auteur parle dans sa préface d'un « tableau en constant changement suivant l'éclairage de l'instant », il a conscience de mar­quer des avancées et de laisser des traces (comme le petit Pouces dans la forêt inconnue). Aussi fait-il allusion à une « contradiction chercheuse d'unité ».
     Le titre du livre pourrait suggérer qu'il s'agit d'amour. En fait les caresses sont aussi celles des choses — ou des souvenirs, ou des images. On trouve quelques beaux poèmes amoureux, mais même l'érotisme n'est jamais très loin de la mélancolie.
     Cette dernière ne se ramène pas à un état d'esprit romantique. Elle est une réalité psy­chique qui met en cause les fondements de l'être et de l'action.
     Bouziges la fait parler en ce sens et une telle prosopopée semblerait, aux yeux d'un hin­douiste, analogue à celle de Mâyâ, qui à la fois existe et n'existe point, mais suffit à altérer la paix :
                     Mon « je » est en errance
                     Je ne sais rien de moi 
                     Je n'ai pas d'apparence 
                     Dieu ne m'a pas créé
                     Je n'ai pas d'existence...
Voilà maints thèmes de réflexion. Quoique l'on découvre bien des vers plus allègres et non dépourvus de distanciation, on conclura comme l'auteur
                     que l'art est fébrile
                     aux marches de l'énigme.


Pierre CHABERT  ( Revue Les Hommes sans Epaules n° 6 )

Hubert BOUZIGES, La Bure et la dérive (éditions Saint-Ger­main-des-Prés)

Un livre méridional, une voix du Sud-Ouest. Une voix chau­de, bien timbrée. Évoquant Rilke. Mais torturé.
Laborieux, parfois inspiré, comme il dit. Du moins, il connaît la question. Un aspect austère. La bure. L'attirance du monastère. Un peu de certitude, mais beaucoup de doute. Sans compter le doute que j'ajoute.
Le problème du manque de réalité. Ce qu'il nomme la dérive. Frappé par le faux, le truqué, l'artifice.
La femme : surface trompeuse.

Vous êtes, Madame, haut de gamme en élégance
et si légère qu'on vous croirait cocotte en l'air
Vous avez la glisse du voilier
Le vent s'écarte pour vous laisser passer
Et pourtant vous mettez, la nuit, des chiffons dans vos cheveux et vous êtes sous emballage,
Votre àme est habillée de papier journal
Vos sentiments sont enfermés dans du papier d'aluminium 
Votre sexe est sous cellophane...

(Texte à comparer au "Beau navire" de Baudelaire).
A présent, je dois citer ceci, sur la Vierge-femme de Séville:

Tous les ors et toutes les découvertes n'ajoutent rien à votre beauté qui se passe de cette
pyramide de broderies et de pierres froides qui vous emprisonne. Votre beauté est plus que l'addition de toutes les beautés du monde.
Elle est la Beauté.
Visage qui visite ma nuit
Main qui pose sur mon front
un bandeau de tendresse...

Ainsi "nous sommes tous des évadés". Le réel est ailleurs. Hors la caverne.
Contradiction sans cesse reprise.

Un peu de certitude et beaucoup de doute...

Entre l'arlequinade et le chemin de croix... 
C'est dans le lunapar que j'écoute le chant...

Bref, une méditation dictée par une psyché tourmentée, la sensibilité devenant pensée. N'est-ce pas là la cause de l'impression bizarre que me donne ce livre, d'ailleurs parfaite­ment écrit, sans la moindre négligence, un peu ancien en son langage . Inactuel.
Un livre qui s'enrichit à la lecture, qui s'approfondit. Évidem­ment il sort d'une expérience prolongée. Une sensibilité à vif, une pensée qui hésite, un double regard. Un choix non sans arrière-pensée. Entre la dérive qu'il déplore et la bure qui le fascine.
Mais aussi il en rajoute : les échappés du musée. Un peu de feuilleton ne fait pas de mal.





Poèmes de la revue "Les Hommes sans épaule"


PASSAGE

Au creux du fossé,
herbes fléchies qui ressuscitent 
l'empreinte de brefs retournements, 
corps sous la bourrasque courte

Cailloux qui fouillent les campagnes 
ralentissent la terre,
arbres en déroute qui s'appuient 
aux murs de tous les vents.

Le sol s'en va dans les ravines 
aux aguets des tourmentes 
Sol s'en va
Vent s'enfuit

Le sommeil se répand,
du plomb dans les lézardes 
repaires de vie muette
des insectes volants,
altitude perdue,
heurtent des mousses sèches.

Des vies s'épuisent
dans cette force inerte,
rêvent déracinements
envols instantanés
bonds fous, chevelures de nuages.

Au creux du fossé
J'ai fait un tour de temps.



LA FILLE EN ROUGE

Sur un tableau de M.S.

Tu vas...
Maldonne aux mains
Visage mâché
Ventre creux
Et la misère le long du bras

Te connaître
Hors les plis de ta robe Rouge
Lever l'obstacle de ta bouche 
Aux franges à l'abandon 
En visiter l'impasse 
Dans ton souffle coupé 
En user le fourreau 
A la place du temps

S'appuyer sur ton dos 
Comme des millénaires 
Ignorants et têtus 
Faire de tes cheveux 
La châsse de tes yeux 
Brisés
Faire de ces brisures 
Ton arc-de-triomphe

Madonne...



FEUILLE ETONNEE

Feuille étonnée 
que je rencontre
dans l'encre d'un jour fini 
je reconnais
tes traits masqués

Arrête
en ma mémoire 
les chuchotements 
de l'oubli

Fais resurgir, 
lointaine,
la cavalcade 
du temps parti


Je demande à l'heure 
un répit

S'ajoute
la feuille à la pierre
pour que mon idée respire 
avec plus d'amour
et moins d'être

Voici le temps promis de la naissance.



LE SAVOIR DE CE FLEUVE

Le savoir de ce fleuve 
est celui de sa source
dans l'aube
qui se hisse
au sommet des montagnes

Meurtri à sa naissance 
c'est une boue d'argile 
poussée de pensée brute 
qui recouvre
les champs de l'inertie 
cultivés par le vent

S'égrènent les cailloux
au creux d'une herbe étique

De la haute puissance 
sourdent dans le délire 
les bas courants
escortés par des rives 
aux nards hallucinés


Le sublime archaïsme 
finit dans la souffrance 
d'un delta éclaté



NUIT MER SOLEIL

Requiem pour un désir 
trop ressenti
et
mal connu
sa cape pourpre dans la nuit

Méfiance dormeuse 
de l'horizon plat
réplique en soi
de l'attentif sommeil

Corps confondus 
dans la poussière 
sous des vents ras 
qui les mitraillent

Offrande des secrets 
abandon des visages 
que dompte le soleil

Entre sable et sueurs 
ce peuple allongé 
son regard court
sur l'infinie dérive

                                             Hubert Bouziges



Poèmes inédits  (Revue les hommes sans épaules n° 23-24 )



Poèmes de la revue "Phréatique

Aux marges de sa chimère

Aux marges
de sa chimère 
la fièvre hante 
ses parcours 
la basse fièvre
des eaux mourantes 
leurs harmonies 
déchues
sous les ailes 
de l'ombre

Ta proie l'oiseau... 
Tu guettes insatiable

Le vent se tord 
le vert s'éteint
le vert se plombe 
la soif en terre...

Ciel
libère ta lumière 
donne à l'eau
ton image

Phréatiques "les eaux dormantes" n° 95





POETEST


(chaque participant(e) au poétest a reçu la reproduction de ce dessin de Gérard Murail. Que pouvait elle lui évoquer ? Voici les résultats de ce jeu de l'imaginaire.


     Tronc de stries sous surveillance. Le jeu-cauchemar 
     du cerceau le comprime l'épuise avant de l'étouffer. 
     Les tensions se relâchent s'effritent. Les arcs en vrillent 
     du dedans où rampent des choses incertaines.

     Un virus tache et gondole l'âme en
     suspens... au fond... qui maintient pourtant sa texture 
     resiste aux stries insuffle l'écartement salutaire.

               Si tu veux te défaire du cercle
               épouse sa rondeur.
               Envahi par les pôles
               deviens pôle. 
               Sois un point

               Attends l'assoupissement 
               du sur-veilleur.
               Mal placée
               sa tête reptilienne
               en haut à gauche.
               À contre-jour.
               Derrière, l'ombre.

               Ne sait pas
               les pièges de l'âme. 
               Ses yeux à facettes 
               épargneront le point 
               par ignorance

               Le point ? partout
               Du point du jour au point de fuite 
               Le point c'est l'anti-boue
               Les points ajoutés font l'horizon.

                                                               Hubert BOUZIGES

Phréatique n° 93




Poèmes de la revue Rimbaud



« Il y a dans les poèmes d'Hubert Bouziges la nécessité d'éclairer un thème avant de le rejeter clans sa pénombre, une volonté de martyriser les apparences pour accéder aux réalités. »
Jean Breton


L E S     MOTS

Laisser filer les mots en ordre dispersé, c'est laisser le sable couler entre les doigts. ils savent, les mots, que je me sers d'eux pour évacuer ma solitude en catastrophe.
Ils ne sont pas toujours bons compagnons, tantôt amis, tantôt ennemis, tantôt indifférents. Ils connaissent leur prix.
Ils se révoltent parfois et refusent de s'assembler, ils changent toujours de place, se chevauchent, s'accouplent sans respecter leur sexe.
Ils me crient : « Tu fais de l'écriture automatique, remercie-nous ! ». Et je dois les remercier car ils sont susceptibles et vindicatifs. Ils pourraient par la suite me contrarier.

Parfois, je tente de les ordonner, ils se prêtent à l'opération avec une parfaite docilité, ils sont même affectueux, provocants, au point de me troubler, ils collent à mes doigts, m'investissent, se répandent en des lieux que je voudrais garder intimes, il m'arrive de céder à leurs caresses et de les embrasser.
Parfois ils résistent, m'épuisent, me dépriment avec délectation. Ils déclenchent ma fureur et je les déteste, je les prends péle-méle et je les jette hors ma page qui devient blanche et sereine, je jetterais aussi les dictionnaires où ils paradent.

Je me tourne alors vers la musique qui amoureusement m'apaise. Ecrire, c'est souvent se battre avec les mots.

Les nouveaux venus sont les plus prétentieux, ils sont exigeants, voire tyranniques, ils souffrent du complexe de l'exclu et ils bataillent avec leurs homologues confirmés qui ont leurs racines dans un lointain passé. Leurs titres de noblesse, ils les tiennent, ceux-ci, directement de l'Antiquité grecque ou latine. Il faut faire face à ces phénomènes nouveaux. Leur existence est contestée, dénigrée par les uns, prônée par les autres. Ils ont l'appui de la rue... Quel enfer pour les utilisateurs, ces gens laborieux, parfois inspirés qui mettent leur masochisme au service des mots
Il y a un bagne de l'écriture et pourtant je les aime, ces mots, ils sont mon ultime défense, mon arme sophistiquée contre les agressions non identifiées mais meurtrières, ils élaborent des tactiques, parfois se retranchent, parfois se ruent à l'attaque par surprise, ils ont gagné des victoires célèbres parce qu'on les juge inoffensifs, ils ont provoqué des débàcles et des révolutions, ils ont détrôné des rois.

    Venez à moi, les mots.
     Je vous ai tellement aimés ou détestés que vous êtes mes complices. 
     A mon appel, sachez vous battre et vaincre.
     A mon appel, sachez tout pardonner.
     Ayez le mot de la fin.


                                                                                                Hubert Bouziges

Rimbaud revue n° 4

Portrait d'Hubert Bouziges





        Homme du Sud (né à Alès, Gard), Hubert Bouziges a fait ses études secondaires à Avignon, hypokhâgne au lycée Henri IV, et obtenu une licence de Droit et un certificat de Lettres à la Sorbonne. 
        Il a participé, en 1953, avec Jean Breton, à la fondation des Hommes sans épaules. Il sera un membre actif de la première série, jusqu'en 1956. 
        Hubert Bouziges a depuis fondée en 1996 l'association et la revue L'Attitude, et collaboré à de nombreuses revues, dont : Marginales, Poésie 1, La Tour de Feu, Le Journal des poètes, Coup de Soleil, Le Cri d'os, Phréatique, Les Hommes sans épaules (troisième série), Rimbaud Revue. 
        Hubert Bouziges vit le tourment du mystique qui n'a pu (du moins en rêve) renoncer à la chair et fustige ses défaites supposées autant que ses victoires qu'il désavoue. Ce « feu de manques » – nous le vivons tous, à différents niveaux – est fustigé avec une verve et une ironie cruelles, coupé de quelques haltes plus tendres... Au delà des « dérives », il met son ultime confiance dans le sacré », a écrit Jean Breton. Œuvres : A même la terre, avec Jean Breton, (Les Hommes sans épaules, 1953), Poèmes inédits (Les Cahiers de Saint-Germain-des-Prés, 1978), Mille Griffes une main (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1982), La Bure et la dérive (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1993), Haute Caresse (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1996).