dimanche 25 mars 2018

Approche de Georgio de Chirico


Autour d'un tableau

« MYSTERE ET MELANCOLIE D'UNE RUE »

« Et qu'aimerai-je, sinon l'énigme. »G.d.Chirico
« Et que l'art est fébrile aux marches de l'énigme ». H. Bouziges



LA CLE DE L'ENIGME
ou
L'accomplissement du destin.

Ne nous y trompons pas.
Ce tableau restera dans la mémoire des hommes.
Nous sommes ici dans la concision géométrique au service de l'Art.
Nous sommes ici dans l'intuition artistique et poétique au service de la métaphysique. Métaphysique? pourquoi?
Parce qu'avec économie de moyen et par génie du trait le peintre donne du sens au MINÉRAL réputé inerte.
Sur la toile, tout est pétrifié dans une juxtaposition savante.
Des éléments posés et non articulés qui la composent:
Le VEGETAL est absent
L'ORGANIQUE minimisé mais primordial est frappé de stupeur: la petite fille ( en bas à gauche) qui est stoppée dans son élan, le cerceau à la main.
Tout est fait pour nous tenir en haleine, perturbés par ce frémissement retenu:
La roulotte ouverte à son chargement VA PARTIR, plongée qu'elle est, dans une ombre lourde, impénétrable.
La petite fille VA POURSUIVRE son jeu.
Le mutique bâtiment VA REPRENDRE son étirement vers l'horizon, en répétant indéfiniment ses ouvertures, portes et fenêtres, cubiques ou courbes, aveuglées par la lumière.


ARRET SUR IMAGE
MOUVEMENT SUSPENDU

L'énigme ne révèle sa présence qu'au travers de son ombre projetée sur la dalle ensoleillée et brûlante. Elle exerce sa surveillance d'un endroit innommé, hors tableau.

Mais où nous entraîne cette ligne de fuite qui anime sur son passage une participation éclectique, synchronisée par la main du peintre. le DÉMIURGE ?.

La clé est au bout du champs visuel. discrète, presque insignifiante, dans un étroit espace, où. un bateau figé, à demi escamoté. attend sur un fragment de mer d'appareiller pour une destination INCONNUE puisqu'il a pour nom - LE DESTIN ".


ENIGME ATTENTE
INQUIETUDE ETRANGETE
MYSTERE MELANCOLIE (intitulé de la toile )

sont les maîtres-mots de l'aventure hasardeuse que nous propose Giorgio de Chirico dans sa Peinture. On peut y ajouter le FANTASTIQUE, né d'une sobriété élaborée ne serait-ce qu'en se référant à l'ENIGME présente au tableau par son ombre.


A LA RENCONTRE DE GIORGIO DE CHIRICO
Pour Alex

C'était, Alex, au monastère roman de Santa Creus, en Catalogne espagnole, abandonné par les moi­nes il y a des décennies. Il est situé dans le haut du village qui dormait en cet après midi chaud et silencieux.

Nous avions débouché sur une grande place circulaire, au sol décoré de motifs concentriques. La basilique, prolongée par un cloître livré à une végétation sauvage, brillait de tous ses feux. Nous fûmes surpris par la gravité empreinte de sérénité qui régnait en ce lieu.
Les maisons qui, d'un côté, bordaient la place avaient leurs volets clos.

Nous nous étions installés sur une terrasse qui dominait le site. Nous restions longtemps assis à contempler cet endroit hors d'âge. Nous rêvions... quand surgit d'une ruelle un enfant monté sur une bicyclette. Il ne nous voyait pas. Il se mit, tout en roulant, à suivre avec application les cercles du dallage. Les yeux fixés à terre, il accompagnait son exercice d'un chantonnement ... Puis il disparût avec une sorte de détachement, laissant la place vide.

_ De Chirico, me soufflas-tu, on dirait un tableau de Chirico: un décor statique et figé et un surgisse­ment insolite qui donne à la scène une teinte de mélancolie.

A voix basse nous conversions: " Que t'inspirent ces lieux? " te demandais-je. " Je me sens meilleur, me répondis-tu, il y a du respect dans l'air. Nous devrions fréquenter davantage les hauts lieux com­parables à celui-ci. Je suis las des blasphèmes de pacotille qui hantent les rues ou de la béate impiété qui se glisse dans les médias en tous genres. Les sujets à rire deviennent rares par manque d'imagi­nation. Le blasphème est affaire sérieuse: il correspond à un affrontement momentané- parfois le temps d'un mot- entre l'homme et Dieu".
- Mais, Alex, comment expliques-tu, en même temps que ton goût de la révolte, l'apaisement que t'apporte cet endroit?.
Je vis armé, me répondis-tu, je ne demande qu'à déposer les armes. Ma révolte n'a rien de l'agita­tion. Elle est une souffrance doublée épisodiquement d'autosatisfaction mais elle s'accomplit en définitive dans l'épuisement ou mieux dans l'apaisement éclairé...
" Ma révolte est sous-tendue de résignation et je pense que là où il n'y a pas de révolte, il y a indiffé­rence.J'en reviens maintenant à te dire que j'apprécie hautement ce lieu. Il est une parenthèse dans les tensions qui m'assaillent."

A cette heure, les ombres s'allongeaient démesurément sur la place déserte, les vitraux flambaient, ,l'enfant n'avait pas reparu, l'endroit n'avait rien livré de son secret...
Mais je cru entendre, en m'éloignant, comme un soupir de soulagement et, en me retournant, j'eus l'impression que le site était placé sous haute surveillance.


DANS LES COULISSES DU SPECTACLE


La correspondance entre le TABLEAU et le TEXTE " A la rencontre de G.de Chirico "est surpre­nante. Le LUDIQUE y est introduit subrepticement par la présence de la petite fille au cerceau ( le tableau ) et le petit garçon au vélo ( le texte ), enfants insolites.
Le LUDIQUE pictural souligne la pesanteur régnante, donne un peu d'oxygène à l'air raréfié. C 'est aussi un clin d'oeil au spectateur, note de désinvolture tout à fait surréalisante:
" Prenez-moi au sérieux mais pas trop ".
Impossible à ce stade de ne pas se référer à la toile de Salvador Dali " le pharmacien de Figueras ne cherchant absolument rien." Le personnage y figure ( en bas à gauche ) en posture méditative!
Et pour en ajouter encore à la correspondance tableau-texte, LE FANTASTIQUE présent chez G.de Chirico trouve une équivalence littéraire in fine de l'épisode quand un grand soupir venu D'AIL­LEURS congédie les personnages, les incite à quitter le lieu.


                                                                          Hubert Bouziges.

(extrait de la revue Poetic Art 1er trimestre 2018)

Portrait : Robert Champigny ou la mort des "clowns lyriques"

Robert Champigny, né le 30 septembre 1922, à Chatellerault. Professeur à l'Université d'Indiana, Bloomington (U.S.A.).

Études critiques :
Portrait of a Symbolist Hero (Indiana University Press, 1954); Stages on Sartre's Way (Indiana University Press, 1959); Sur un héros païen (Galli­mard, 1959).

Théorie :
Le Genre romanesque (Monaco, 1963); Le Genre poétique (Monaco, 1963); Le Genre dramatique (Monaco, 1965); Pour une esthétique de l'essai (Lettres Modernes, 1967). Humanisme et racisme humain (Saint-Germain-des-Prés, 1972); Ontologie du narratif (idem, 1974); Le Jeu philosophique (Saint-Germain-des-Prés, 1976).

Poésie :
Dépôt (Seghers, 1952); L'Intermonde (Seghers, 1953); Brûler (Seghers, 1955); Prose et poésie (Seghers, 1957); Monde (Seghers, 1960); La Piste (Monaco, 1964); Horizon (Monaco, 1969)-, La Mission, La Demeure, La Roue (Saint-Germain-des-Prés, 1969); Les Passes (Saint-Germain-des-Prés, 1972); L'Analyse (Saint-Germain-des-Prés, 1974).



    Les poèmes de Robert Champigny sont à la lisière des courants existentiels et du réalisme scientifique.

    Il nous donne, d'emblée, une recette pour approcher ses poèmes narratifs et en tirer la quintessence :  « Ce poème romancé, écrit-il, est conçu pour être récité à vota lente et monotone en une heure à peu près. En jouant sur les «e» atones, on pourra préciser ou estomper le mètre ». La recommandation qui sent l'avertissement (faites ceci, sinon n'y touchez pas) s'avère d'ailleurs payante, car la «for­mule » de l'auteur est l'efficacité au sens de ne rien faire pour détourner le cours de l'Événement, bien au contraire : de faire corps (et esprit !) avec lui. Appliquez la formule et tout le monde peut pénétrer dans l'univers de l'auteur. Au fur et à mesure que le texte s'étire, parti d'un apparent pro­saïsme, il nous mène, malgré nous, à l'incantation sans pour cela concéder quoi que ce soit au lecteur : une incantation à base de molécules, de division de la matière. L'incantation produite vient aussi de la répétition (« Robert descend la lOème rue), de l'obsession organisée (« il ne faut pas laisser de trace »); elle provient également du retour en arrière en­chevêtré avec le présent et la projection dans le futur, de la neutralisation du temps et de toutes les données courantes de notre existence.

    Je dirai que nous évoluons dans un monde « gommé » et pourtant... la description'est minutieuse, dépourvue d'effet, l'association d'idées est mécanique, car il n'y a place pour les délicieux retours au passé. Les injonctions sont sans origine, sans destination. Je dirai encore de cette poésie qu'elle est expérimentale, qu'elle a été conçue en labora­toire. Il y a de la part de l'auteur un parti-pris forcené en faveur de l'Événement, au détriment de l'homme, car il n'est pas possible d'écrire ainsi sans un contrâle rigoureux de soi et de son écriture. C'est une tentative originale, si le lecteur accepte de jouer le jeu.

    Du Flaubert en poésie, pourrait-on dire, dans ce tenace et obsédant vouloir « de coller à l'Événement » — mais quel Événement ? Dans ce climat intemporel, dans cet espace aseptisé, dans ces rapports asexués... Ce monde, qui est le meilleur possible, du moment qu'IL EST. Déterminisme implacable, pas d'alternative. D'où une anesthésie rassu­rante, puisque ce qui arrive devait arriver... (« Il s'appellera Lucien Rocroi »). Une imprécision dans la précision : « maintenant il est treize heures » — « Roland arrive à Antoigné le vingt et un septembre par le train de 10 heures. » Annuaire Chaix ? Ambiance euclidienne ? Comme pèsent plus lourd, au premier abord, les cinco de la tarde de Lorca !

    Le sujet n'a pas d'importance, il est sans épaisseur comme les personnages, de Faulkner dans Sanctuaire; les dialogues sont rares, schématiques, les partenaires ne se comprennent pas. Il est impossible de situer le déroulement des Événements, sinon quelque part à l'étranger (Antoigné ? Ivonic ?); les personnages eux-mêmes très situés topogra­phiquement (ils franchissent un pont, ils marchent dans leurs propres traces) ne le sont pas géographiquement, psychologiquement... Illusion du concret ! Ils sont soumis pieds et poings liés à l'Événement qui n'a rien de jour­nalistique.

    Tout égale tout. Lucien = Laurent = Roland = l'ailier = le coureur = l'ingénieur = Antoine Roquentin (pourquoi pas ?) = la mangouste (pourquoi pas ?). Frisou, Dorine, chat ou femme, ne sont pas des attachements, mais des Événements; à ce titre, ils ont droit à l'existence.

    Les rares images ne sont pas faites pour évoquer, elles portent en elles l'interdiction d'évoquer. Elles accentuent l'Événement.

    Le personnage lit des instructions, il n'interprète pas... Parfois la nausée paraît le gagner (il a donc des viscères !!!), cette nausée que la « contemplation photographique lui crée ». 

    De cette poésie narrative, le lecteur sort neutralisé, mais un mal l'étreint, si tenace, si profond qu'il le pousse tout naturellement au fleuve :
«Peur de pâtir, peur de comprendre
Qu'il n'est pas d'agir hors de tuer »...

    Pourtant, il arrive à l'auteur d'être surpris par une image « inutile » : « Le vent tiède ridait l'eau » — « Massant les chevelures des saules »...

    Pourtant, les personnages veulent être heureux, mais comment ? Être heureux, c'est être là où l'on doit être : « il s'aperçoit qu'il est heureux » — «Il se sent là où il doit être»...

    L'Éthique est bannie, l'Esthétique n'est pas loin de l'être (« Roland en reconnaît l'horreur : cela s'appelle l'hymne à la joie »).

    Pourtant, il y a le passé; mais quel passé? Invasion brutale dans la mémoire du personnage : « quand il avait six ou sept ans »; mémoire photographique, sans attendrisse­ment. «La mémoire est faite de bouts de ficelles ».

    Il y a aussi un revers déroutant dans le déroulement des Événements : la petite fille qui, dans un jardin public, fait se poser des problèmes de comportement au personnage, par son ingénuité, sa désinvolture attentive. Il est pris de ca­rence.

    Il y a aussi l'inquiétude (« On ne voit pas, on ne sait pas si les sillons se rejoignent »).

    Et il y a cette question-clé : «N'ÉCRIRE QUE L'ES­SENTIEL, ÉLIMINER ou bien CE QU'IL ÉCRIT EST-IL CE QUI DOIT ÊTRE ÉLIMINÉ ? » That is the question ? Question à vocation universelle.

    Je préfère terminer sur cette interrogation, alors que vont pleuvoir dans « L'Analyse » les formules sybillines qui débouchent sur l'anti-matière. (« Les sciences exactes pro‑créatrices ou plutôt créatrices du bonheur humain ? ») Contentons-nous de la matière, pour l'heure, mais les «clowns lyriques» (1) sont persuadés qu'ils ne peuvent pas en rester là. Ce souci de se mettre en équation, de se réduire à sa plus simple expression « Il ne faut pas laisser de trace ») ne peut nous satisfaire. Cette discrétion de l'homme devant la matière équivaut à un suicide : « il ne faut pas laisser de trace », c'est une répétition très significative dans l'œuvre de Robert Champigny (se confondre avec l'environnant), com­me ces interférences fréquentes entre l'Avant, le Mainte­nant, l'Après.

    Il n'en est pas moins vrai que la méthode (2) de Robert Champigny est parvenue à me gagner à l'incantation, par un magistral paradoxe; c'est donc que sa tentative a réussi, c'est donc qu'il a du talent.

    Avec lui (3), avons-nous trouvé la poésie qui tue ? Est-ce la poésie du futur ? Je ne sais... mais ce jour-là, je refuserai de lire de la poésie et d'autres clowns lyriques (1) avec moi... Alors, la poésie périrait de n'être point lue.

                                              Hubert BOUZIGES



(1)« Clowns lyriques » : expression de Gogol pour désigner les rêveurs de la poésie, ceux qui ne sont pas convaincus par ce qui deviendra le réalisme scientifique. Également, titre emprunté par Romain Gary pour un roman récent.
(2) Dans « Note à la demeure » Robert Champigny développe une véritable « profession de foi ».
(3) Cet article se réfère aux trois ouvrages suivants de Robert Champigny La Mission, la Demeure. la Roue: Les Passes; l'Analyse. En exergue, pour chaque ouvrage, la même recommandation de l'auteur, citée en début d'article.

(Extrait du bimestriel n°74 "les poètes et le diable")


Itinéraire de Jocelyne CURTIL



« LE POINT DE NON-RETOUR »

La Poésie ? Jocelyne CURTIL l'a au bout des doigts, sous la peau, dans les yeux, au plus intime de son corps, si l'on définit la poésie comme une forme privilégiée d'appréhension.

L'approche de l'auteur n'est pas aisée. Le seul titre du recueil, Le Point de non-retour, est une mise en condition d'où l'aimable est exclu. Ses mots nous malmènent, nous brusquent ; le style est incisif, crispé ; l'humour souffle sur la révolte ; l'allusion, c'est-à-dire la façon d'exprimer de plus haut, est partout présente et nous maintient, qu'on le veuille ou non, au delà de soi.

Curieux paradoxe que de déchiffrer le clair ! Comme nous nous sentons loin de la Poésie quand nous avons du mal à suivre l'itinéraire de Jocelyne Curtil, car, c'est bien d'itinéraire qu'il s'agit, et il débouche sur la « mer intérieure ».

La Révolte de l'auteur est dure — combat pour la liberté intime, combat pour la signification. Nulle chose n'est anodine, nul élément n'est rejeté du Tout.

L'érotisme est latent ; la concession n'existe guère, par contre, dans cette hantise de la Mort et de la Mutilation, dans cette identification avec le VENTRE improductif où « s'ancre le sexe », grand SOLEIL vrillé, avec cette langue qui n'en finit plus, dans cet univers de refus. (« A mes enfants que j'aime tant de n'être pas nés »).

Si l'âme a du mal à faire son chemin dans ce dédale, elle se découvre à la fin de « ce moment » qu'est un recueil de poèmes et touche avec « la Mer intérieure » au mysticisme, poésie teintée de spiritualité, poésie qui retrouve ses sources.

Ce style en raccourci, ces images riches mais jamais pléthoriques, cette intuition qui remplit le blanc de ce recueil, m'ont tout d'abord heurté, pour les aimer davantage par la suite. Une distillation de désespérance certes et puis un espoir qui n'est pas ici par hasard ... c'est l'angoisse et l'espoir du bout du chemin qui devaient nécessairement arriver... des cubes éparpillés qui se mettent en place...

Le relégué du recueil, c'est l'homme avec son SEXE à tout faire. L'homme y perd lamentablement sa superbe au profit de la femme; dans « Alchimie du couple », « il dérape sur les fleurs dans le jardin carré ». Par contre, la Vendeuse - « a un profil de flamant rose... Belle tragiquement comme poisson dans le soleil ».

Plus loin : « Je suis très lucide si je suis fou (Lui), car il faut en finir avec ce monde. Couper jusqu'au cœur, briser la cervelle, briser l'espoir »,  « A 35 ans je suis un si vieux bonhomme » (Lui).

L'auteur a-t-elle pu craindre que la femme soit impuissante devant toute la misère ? Emprunt à l'homme ?

Dans le « Petit guide de l'épouse parfaite » :
... « Le soir /
S'ajouter des lèvres au bout des doigts / 
pour déshabiller le Croisé »

Excellente image dont le Croisé, en l'occurrence l'Homme, fait les frais!

Dans le chapitre « POUMON D'ACIER », l'auteur est prisonnière du miel noir,     « du miel obscène de mille fonctionnaires ».  Pour dévaloriser davantage l'homme et son sperme, elle le fait fonctionnaire ; il est vrai qu'elle ne pouvait mieux choisir ! Satisfaite ou non de leurs prestations ? Pourtant, Jocelyne Curtil en appelle à l'Homme : « Trouez-moi partout et que le vent s'engouffre ».

On peut trouver aussi
Note acidulée : « 0 Mère ! / 
descendus de toi, /
l'orteil encore dans ton étoile, / 
tête au vent »

Note érotique
se voulant obscène : « Quand les alligators et nous / 
dégoulinons de nos herbes » /
— têtes et culs par-dessus bouches ».

Note érotique et cosmique : « Respect de la géométrie ronde de l'Infini d'en bas ».

Note délicieusement
érotique : « Au contraire, elles font l'amour avec des roseaux mâles, les collégiennes hystériques » ; ceci dans un contexte de pamphlet à l'égard des professeurs, Que l'auteur me pardonne ce « délicieusement », car je lis dans  
«  Apocalypse » : « Pas une rose, / Pas une attrape pour poète léger ».

Pour Jocelyne Curtil, tout est centre du cosmos, y compris nos sexes mal en place qui nous dépassent et qui font les mystiques (Jocelyne Curtil n'y échappera pas). Et pourtant, un magnifique poème : « où fuir ? », donne à l'événement une dimension à la Kafka !

Dans le chapitre « Week-end pour un bagnard », on trouve des poèmes de valeur, mais plus descriptifs, avec des images fortes. Par exemple : dans
 « Les Beaux Voyages » : « J'ai la gorge pleine de chemins qui respirent à peine ». Par exemple, « Aquarium » : « Additions désemparées de la Beauté et de la Mort
Sur un piano vide » ...
ou bien : « Approche, petit Islander
qu'on s'embrouille un instant avec ton hélice
dans l'ancien marécage ».

Le chapitre « La Mer intérieure » est peut-être le stade final de l'itinéraire ; celui de la réconciliation. En exergue : « cette espèce humaine égarée rêve toujours d'atteindre à la perfection par le mécanisme d'un gouverne­ment ou d'une société, mais c'est seulement par la perfection de l'âme au-dedans que le milieu extérieur peut atteindre à la Perfection. Ce que tu es en dedans de toi, cela tu en jouiras dehors. Nul mécanisme ne peut te délivrer de la loi de ton être ». Sri Aurobindo : Pensées et aphorismes). Est-ce le livre de la tendresse, de l'appel, du doute, de la souffrance, de l'exigence intérieure, que dans les chapitres précédents on a déjà pressentis ?

Dans «  Où fuir ? », nous lisons : « Je veux la terre molle sous mes pas, la plaie des labours mordue par le fer rouge... Ne suis-je pas au moins une bête ? »

Dans « Ce soir on verrait presque la mer » :
« Pourtant là où le Soleil pose sa borne, il devrait bien pousser des langues pour la pure caresse... le bonheur est un mot en l'air ? Mériter la transparence d'un vol d'oiseau »

« Dites-moi, c'est bien celui-là l'autre visage ? je suis si peu sûre d'ici, des gestes pâles et même des plaies, des humiliations, des guerres et du triste destin de ceux que j'aime ».

Comme le ton a changé !
Dans « Toutes bouches cousues » :
 «Arbre pied-bot - pour les voyages de la douleur ».
Jusqu'ici, Jocelyne Curtil me paraissait hors d'atteinte de la douleur !

Dans « Comme baguettes de tambour » :
« Je t'aime... tu es si jeune... ! » . Ici, c'est l'adulte surprise qui se penche sur l'adolescence. Ailleurs :

« Aujourd'hui, je n'aime plus si près des maisons... De loin, ils sont si minces mes amants », Jocelyne Curtil échappe à la pesanteur des étreintes pour une plus grande tendresse.

... Dans le poème « De partout » :
 « L'herbe siffle /
et je suis son serpent doux / 
comme une main sans manche / 
à la racine morte /
qui ne peut toucher l'aube / 
au cœur jamais fini ».
Ici le cosmique rejoint tout naturellement le mysticisme avec un je ne sais
quoi de nostalgique. Il en est de même avec les poèmes

« A travers le silence » :
« Et reprendre courage avec les arbres 
et tous les animaux timides »
et « Fais le tour de la mer » :
.........................................
« Pour un oiseau /
la page bloquée d'un livre / 
où la fleur a parfois marché / 
comme une lumière de si loin / 
à retrouver, à retrouver /
sous lequel de ces mots ? »

Dans « Quel poison » : « Je suis ce galet
qui cherche la Source », ceci me rappelle un autre vers :
« Il cherchait mais en vain le foyer de la flamme ».

« Méditation » exprime l'angoisse existentielle de l'homme devant la vie :
« Comment reprendre forme
Au pays mal défini du sang »
« Dans les siècles passés » révèle l'attente biblique de Celui qu'on ne connaît pas :
« C'est alors qu'Il apparaît : « Je suis celui qui EST » dit-il et Sa Lumière brûla tous les décors ».
Plus loin :
« Le Spectre des jours à vivre /
avec l'obsédante précision /
des visages aimés-perdus —/
dérivant vers quelle étoile cachée ? »
Ces vers font penser au cri célèbre d'Anna de Noailles (que ce monde crève, mais pas elle !)... « Je suis morte déjà puisque je dois mourir »

Enfin avec « Incarnation » c'est l'éclatement du bonheur de l'instant, magnifié à partir de l'infiniment rien :
« Petite goutte de pluie /
Tôt séchée /
tu tentes un signe /
avec le coeur du moment /
— maison de papier — 
entre deux bégonias d'une autre maison /
Tu visites /
et tu rentres dans l'air /
comme si la fête était préparée ».

A travers cet itinéraire, la MORT est seize fois citée, le VENTRE est trois fois cité, la MUTILATION est six fois évoquée.

Je ne m'attarderai pas à une explication psychanalytique de la mutilation : la femme faite homme, la femme phallique castrée, — non plus que sur l'intimité de Jocelyne Curtil avec la Mort, pas davantage sur le Ventre, « fond d'Océan où malgré moi nul ne se blesse » ...

Il s'agit d'un recueil de poèmes très riches, qu'il faut relire plusieurs fois pour être initié à un certain secret de Jocelyne Curtil : l'amour gestuel est-il, chez elle, un accomplissement ou un assouvissement ?

                                                         Hubert BOUZIGES

Jocelyne CURTIL : Le Point de non-retour, éditions Saint-Germain-des-Prés, 1975.




A VICO-EQUENSE, avec Bruno STARITA

Entre Naples et Sorrente, la baie s'étale, aux heures solaires, noyée dans une brume si légère que les alentours rituels n'échappent pas aux yeux : Le Vésuve, Ischia, Procida, Capri... Bien au contraire, leurs contours indécis les rendent fantastiques. Une harmonie inquiète règne en ces lieux, menacés de cendres.

Au sommet d'une falaise se tient, sentinelle immobile, le bourg balnéaire de Vico-Equense. Le surmontent des collines bibliques qui sourient de toutes leurs fleurs. Au pied de la falaise, les plages reçoivent la mer chaude du Sud illimité.

C'est ici, plus exactement à l'Hôtel « Aequa » de Vico-Equense, que j'ai voulu saisir en un seul regard, long et attentif, les secrets devinés de ces lieux. C'est ici, que je fus reçu par le Professeur Vittorio Fusco, qui préside aux destinées de cet établissement hôtelier, en même temps Ecole hôtelière, de haute qualité. La discrétion y règne associée à la finesse des mets. Des terrasses ombragées de l'hôtel, les yeux se perdent dans le bleu de la baie, dans les ombres de Naples et dans le gris du Vésuve qui contemple son œuvre, à ses pieds : Pompeï, Herculanum ; une œuvre terrifiante patinée par le temps.

C'est ici que Vittorio Fusco me présenta Bruno Starita, peintre et poète, professeur à l'Académie des Beaux-Arts de Naples.
L'homme est napolitain, mais très secret. Son regard est perçant, profond, il va par-delà les êtres et les objets. Bruno Starita prend du recul, de la distance, et puise sa créativité et son intensité dans une vie intérieure exigeante. L'exubérance latine est au dedans de son être, tumultueuse mais contenue.

Il est situé comme le peintre . écologiste » par excellence. Sa peinture et ses gravures sur métaux (le cuivre en particulier) sont d'une haute qualité en même temps que technicité.

Ainsi, ai-je sous les yeux « La Primavera » (1977), « l'Estate - (1977), . l'Autunno » (1977), « l'Inverno . (1977), « Metamorfosi » (1977), « La Préda » (1977), « Verso la Vita » (1977), « Incantesimo » (1977), « Arcoba­leno » (1977), « Hae Vera sunt » (1977), . Cruor in florem Mutabitur - (1977), la « Nuvola » (1977), « l'Upupa à la Melagrava » (1977), - Il positivo et Il négativo » (1977), « Il fiore di pietra » (1977), « l'Upupa et la luna » (1977) ...L'influence surréaliste est certaine (Marx Ernst) ; quant au cachet écologique, il apparais, dans la série de reproductions dont je dispose, inscrit dans un carré ou plus généralement une figure géométrique .La Nature à travers l'œuvre picturale de Bruno Starita n'est pas atteinte dans la sérénité, mais par un cheminement torturé. Une sorte de malaise subsiste, bien après la contemplation des tableaux... Un tel impact signe une grande peinture. Bien qu'habitué à la dislocation des objets et des êtres à travers la peinture moderne, il y a dans l'œuvre de Bruno Starita quelque chose de tellurique qui n'est pas rassurant... Est-ce la présence du Vésuve qui m'influence ?

Et le poète ? La maîtrise du poète n'est pas inférieure à celle du peintre. Je n'établirai pas de lien entre la poésie et la peinture de Bruno Starita, bien que ce lien existe nécessairement. Pour m'éclairer à cet égard, il faudrait tout d'abord que l'artiste s'y essaye, selon son bon vouloir, bien sûr. Il me faudrait aussi une connaissance plus intime de l'œuvre que je ne fais qu'effleurer, une appréhension plus intérieure.

Je me bornerai donc, en attendant de m'immiscer dans le rapprochement entre la Peintre et la Poésie de Bruno Starita, à me pencher sur sa Poésie - en soi », à travers les quelques poèmes traduits de l'italien dont je dispose. Je dirai de la poésie de ce peintre qu'elle est une poésie de « signes » sans la rattacher en quoi que ce soit à une Ecok. Sa poésie certes est tentée par le Symbolisme, mais elle ne se laisse pas annexer. Et puisque je parle de « signes », une image de Bruno Starita me fait signe, que dis-je, m'aveugle :


L'attente c'est le chaud 
de l'or sur les rives

J'eusse aimé avoir écrit ce vers ; et je suis sûr que les Surréalistes l'eussent fait leur. Symbolisme ? Surréalisme ? Au sujet de Bruno Starita, il n'est pas possible de se prononcer.

Plus loin, je suis séduit « par cette odeur de craie nue .. Plus loin encore : « Un soir de cendre, mets un voile à ton balcon .. C'est un vers que Lorca n'eut pas renié.

Le sens de l'absurde et de l'angoisse ne fait pas défaut à Bruno Starita, quand il demande aux mots de réduire ses tensions, de le faire sortir du clair-obscur, ces mots qu'il projette les uns sur les autres... et quels mots ? Ecoutez :

                                 Non,
                                  Rose clarté,
                                  Clarté rose
                                  Odeur de sang 
                                  Je ne veux pas. 
                                  Odeur de sang
                                           Toi
                                  Clarté de clarté 
                                  Rose de rose :
                                            Non froid d'acier,
                                            Non gel de cœur.
                                  Car toi,

                                  Rose de rose, clarté,
                                  Clarté de clarté rose
                                            Nuit de nuit.

Dans le même sens, le jeu de mots devient, avec sa désinvolture forcenée, une tentative de réponse :

                                 Eclair gris d'eau 
                                 (gris d'eau claire)...

Ces constatations faites, cette poésie dont on pourrait dire au premier abord qu'elle est transparente, voire méditerranéenne, jette un voile sur les êtres et les choses. Le poète ne se contente pas des réalités. Il recherche une complicité, à travers les mots, pour déboucher sur une équivalence totale, à défaut de certitude.

Je me risquerai à écrire qu'à ce niveau, les poèmes de Bruno Starita rejoignent un thème de sa peinture : il n'est pas possible de se débarrasser de son ombre, de soi-même, de son double ; l'Univers lui-même n'échappe pas à la règle Verso la Vita - (1977) Il positivo et Il négative> » (1977).

Bruno Starita nous offre une peinture et une poésie hautement signifiantes. Mais nous n'y trouverons pas le baume que nous cherchons... Peut-être une thérapeutique par l'Art ?


                                                           Hubert BOUZIGES

Les cahiers de St Germain des Près





Jean Breton : Vacarme au secret et autres poèmes

(Le Milieu du jour)

Cet ensemble réunit plusieurs recueils, représentant les poèmes publiés de 1967 à 1984: l'amour multiple, les réflexions sur les peintres, les lieux découverts, l'art poétique. In fine, une longue postface fait le point.

Chez Jean Breton, pas de fond séparé de la forme et vice et versa, contrairement à l'analyse traditionnelle. Le fond et la forme ne font qu'un. Le poète aboutit ainsi à une écriture de contact au plus près du réel, substance et langue intimement mêlées, le mot n'étant pas porteur de sens mais sens lui-même. Seule référence à un dépassement : un souci d'éthique subtilement présent à travers les textes qui sont, chez Jean Breton, des textes "faits homme". La poésie est ici à l'état brut, sans interprétation. L'érotisme, le culte du désir - fortement présent, parfois rageur, parfois tendre - n'est que la modalité la mieux adaptée à l'enlacement du réel; comme l'est peut-être, comme antidote, ce recours fréquent à la terre, aux choses et aux gens familiers, au Sud apprivoisé, secrètement mythique.

Dans cette peur larvée d'échapper au réel, l'écriture se veut "brute" dans la description du charnel. Mais la chair devient triste quand elle court le risque de l'enfermement ... D'où souvent les incursions de la tristesse et de la mort, quand l'enfermement menace la jubilation.

Cette écriture peut dérouter le lecteur familiarisé avec une écriture poétique plus rassurante. Car elle est écriture de combat, plaquée obstinément au réel avec des "phrases - titres", de hautes images bouleversantes et des raccourcis parfois traumatisants. Ecoutons Jean Breton:

             Le poème est l'émission, à travers l'espace et le temps, 
             d'un présent qui rencontre certaines données originelles 
             et qui flirte avec l'avenir.
             Mais l'imaginaire sera toujours revu et corrigé par le 
             ventre.

Il y a là une façon de faire flamber le monde et de se brûler vif avec les mots, comme pour les punir de ne pas "aller" encore plus vite vers la cible: le vécu et ses aveux, la simple complainte du sang.

                                                           Hubert Bouzigues


A propos de moi


Gaubert Marland  ( Rimbaud Revue n° 3 )

      «LA BURE ET LA DERIVE», de HUBERT BOUZIGES, aux éditions Saint-Germain-des-Prés, 17, Rue des Grands-Augustins, 75006 - Paris - Avec pudeur, Bouziges nous fait pénétrer dans son univers poétique comme si l'on entrait en pèlerinage dans un temple chrétien et là, tout devient rêve, sous une lumière en demi-teintes. L'écriture est rigoureuse, la sensualité, quoique timide, est manifeste, le vocabulaire précis et le style strict ; Bouziges est un poète qui mérite d'être mieux connu.


Jean Breton  ( Rimbaud Revue n° 8-9 )

HAUTE CARESSE  d'Hubert Bouziges ( Saint Germain des Prés )

La poésie d'Hubert Bouziges n'est pas toujours d'un accès facile. C'est qu'il vit volontiers, mentalement, en plein cataclysme. Orgueil, goùt du dépaysement, don visionnaire. La démesure de sa révolte n'aboutit pas, selon lui, à un "chaos", mais à un incendie positif, capable de mettre en ordre, en hiérarchie, les thèmes du vivre.
     Oui, vivre serait mieux que penser. Le poète, aussi philosophe qu'il soit, a osé écrire : "Qui perd la pensée retrouve l'innocence !" Une façon de rendre' sa dimension humaine à la faute originelle. Le poète a besoin - même si cela lui fait grincer des dents - d'une fu­sion intime entre I'âme et la maté­rialité du monde. La Nature est là, mais elle doit rester à sa place, sur les marges de l'existence. Les vraies "nervures" sont celles de l'âme, ou des nerfs.
     L'amour est central. Certes, 'l'amour vu par le masculin a souvent, ici, la dent dure. Dire l'amour, le nom­mer, c'est peut-être donner des or­dres au hasard. Hubert Bouziges règle un compte draconien avec la femme idéale : trop de volupté frôle l'animalité, l'absence de vo­lupté est inhumaine, la volupté contrôlée fait courir le risque de l'insatisfaction ! Ce qui nous rappelle les tourments encore plus excessifs de Guy Chambelland qui reprochait à la femme sa capacité infinie au plaisir (comme s'il avait le regret de ne pouvoir s'identifier à elle).
    Hubert Bouziges vit le tourment du mystique qui n'a pu - du moins en rêve renoncer à la chair et fustige ses défaites supposées autant que ses victoires qu'il désavoue. Ce "feu de manques" - nous le vivons tous, à différents niveaux est fustigé avec une verve et une ironie cruelles, coupé de quelques haltes plus tendres.
     La présence du mystère est renforcée par "la hantise du signe"  il faut que le mot frappe le plus fort et le plus juste - et quand on n'est pas sùr du sens, on obéit aux injonctions, aux "caches" du sub­conscient - c'est le côté surréaliste de son art poétique.
     L'homme pour lui est ce "berger distrait du Tout" alors qu'il n'est appelé que par l'unité indispen­sable - qui le dispenserait d'inter­roger la mort.
     Le croyant, ici, tergiverse, écoute, bat sa coulpe mais, finalement, ne doute pas du "pardon" que Dieu lui donnera. En notre époque où s'effacent les clignotants, voici un poète qui, au -delà des "dérives", met son ultime confiance dans le sacré. Et qui nous demande d'écouter "le souffle d'une âme qui cherche un racourci pour fuir les pièges de la nuit".


Georges Sédir  ( Revue Phréatique n° 73 )

     LA BURE ET LA DÉRIVE, par Hubert Bouziges (Saint-Germain-des-Prés)

     Idéalisme et attrait des abîmes, besoin de pureté et feu des passions : si Hubert Bouziges compose des textes en vers et en prose dont chacun est cohérent, dans son style propre, il ne dissimule point la dualité de son inspiration. Le curieux titre de son livre la manifeste. La « bure » ne peut qu'évoquer, dans un pays de tradition chrétienne comme le nôtre, l'austérité et la prière ; quant à la « dérive », psychique ou spirituelle, il nous suffit de bien regarder en nous pour voir où elle peut mener.
     On a parlé de psychologie dostoïevskienne à ce sujet, à cause d'une certaine fascination pour l'interdit. On pourrait penser aussi à Mauriac, d'autant plus qu'on respire çà et là un climat méridional et provincial. Un beau poème en prose comme L'oiseau proclame, dans une opposi­tion radicale aux conceptions modernes, que la liberté ne permet pas de faire n'importe quoi et n'a de valeur que si elle reconnaît une « étincelle divine ».
     A l'inverse, Five o'clock dévoile une voie vers les enfers sensuels.
     Une réconciliation entre deux tendances contraires est-elle possible ? On la pressent à la lecture de brefs poèmes :

     Chaste
     devient la nuit en robe de bure 
     se répand en tendresse
     dans les villages outragés.

     Toutefois Bouziges accentue les contradictions plus qu'il ne les concilie dans les Lettres pour Alex, dialogues avec son double qui lui permettent de multiplier les actes d'introspection. Il y dénonce sa propre peur « d'aller au bout de (son) désir en même temps que (son) goût des excès ». Des rêveries érotiques se juxtaposent à des intuitions mystiques. Il continue à s'obser­ver, à chercher...
     On peut regretter que cet auteur doué et maître de son langage publie si peu, d'autant plus que l'art contribuerait sans doute à son apaisement. Et l'on n'oubliera point le charme sur­réel de certaines images :

     C'est un peu le jardin du presbytère où,
     une fois passée la porte, un ange nous accueille.


Georges Sédir  ( Revue Phréatique n° 80-81 )

HAUTE CARESSE, par Hubert Bouziges (Saint Germain-des-Prés)

     Trois ans après la publication de La Bure et la dérive, dont on avait ici noté l'intérêt, Hubert Bouziges poursuit avec succès son travail d'approfondissement et de « vérification ». L'approfondissement va de soi, mais ce qu'on peut nommer vérification est une série d'efforts, de regards, d'observations et d'intuitions par lesquels l'esprit tente de se prouver sa validité et de justifier l'existence de la personne toute entière.
     Ces problèmes très complexes, non moins individuels que philosophiques et universels, se trouvent à la base de nombreux poèmes qu'on lit avec attention et sympathie. L'ensemble des textes est mieux construit que dans le précédent recueil. Si l'auteur parle dans sa préface d'un « tableau en constant changement suivant l'éclairage de l'instant », il a conscience de mar­quer des avancées et de laisser des traces (comme le petit Pouces dans la forêt inconnue). Aussi fait-il allusion à une « contradiction chercheuse d'unité ».
     Le titre du livre pourrait suggérer qu'il s'agit d'amour. En fait les caresses sont aussi celles des choses — ou des souvenirs, ou des images. On trouve quelques beaux poèmes amoureux, mais même l'érotisme n'est jamais très loin de la mélancolie.
     Cette dernière ne se ramène pas à un état d'esprit romantique. Elle est une réalité psy­chique qui met en cause les fondements de l'être et de l'action.
     Bouziges la fait parler en ce sens et une telle prosopopée semblerait, aux yeux d'un hin­douiste, analogue à celle de Mâyâ, qui à la fois existe et n'existe point, mais suffit à altérer la paix :
                     Mon « je » est en errance
                     Je ne sais rien de moi 
                     Je n'ai pas d'apparence 
                     Dieu ne m'a pas créé
                     Je n'ai pas d'existence...
Voilà maints thèmes de réflexion. Quoique l'on découvre bien des vers plus allègres et non dépourvus de distanciation, on conclura comme l'auteur
                     que l'art est fébrile
                     aux marches de l'énigme.


Pierre CHABERT  ( Revue Les Hommes sans Epaules n° 6 )

Hubert BOUZIGES, La Bure et la dérive (éditions Saint-Ger­main-des-Prés)

Un livre méridional, une voix du Sud-Ouest. Une voix chau­de, bien timbrée. Évoquant Rilke. Mais torturé.
Laborieux, parfois inspiré, comme il dit. Du moins, il connaît la question. Un aspect austère. La bure. L'attirance du monastère. Un peu de certitude, mais beaucoup de doute. Sans compter le doute que j'ajoute.
Le problème du manque de réalité. Ce qu'il nomme la dérive. Frappé par le faux, le truqué, l'artifice.
La femme : surface trompeuse.

Vous êtes, Madame, haut de gamme en élégance
et si légère qu'on vous croirait cocotte en l'air
Vous avez la glisse du voilier
Le vent s'écarte pour vous laisser passer
Et pourtant vous mettez, la nuit, des chiffons dans vos cheveux et vous êtes sous emballage,
Votre àme est habillée de papier journal
Vos sentiments sont enfermés dans du papier d'aluminium 
Votre sexe est sous cellophane...

(Texte à comparer au "Beau navire" de Baudelaire).
A présent, je dois citer ceci, sur la Vierge-femme de Séville:

Tous les ors et toutes les découvertes n'ajoutent rien à votre beauté qui se passe de cette
pyramide de broderies et de pierres froides qui vous emprisonne. Votre beauté est plus que l'addition de toutes les beautés du monde.
Elle est la Beauté.
Visage qui visite ma nuit
Main qui pose sur mon front
un bandeau de tendresse...

Ainsi "nous sommes tous des évadés". Le réel est ailleurs. Hors la caverne.
Contradiction sans cesse reprise.

Un peu de certitude et beaucoup de doute...

Entre l'arlequinade et le chemin de croix... 
C'est dans le lunapar que j'écoute le chant...

Bref, une méditation dictée par une psyché tourmentée, la sensibilité devenant pensée. N'est-ce pas là la cause de l'impression bizarre que me donne ce livre, d'ailleurs parfaite­ment écrit, sans la moindre négligence, un peu ancien en son langage . Inactuel.
Un livre qui s'enrichit à la lecture, qui s'approfondit. Évidem­ment il sort d'une expérience prolongée. Une sensibilité à vif, une pensée qui hésite, un double regard. Un choix non sans arrière-pensée. Entre la dérive qu'il déplore et la bure qui le fascine.
Mais aussi il en rajoute : les échappés du musée. Un peu de feuilleton ne fait pas de mal.





Poèmes de la revue "Les Hommes sans épaule"


PASSAGE

Au creux du fossé,
herbes fléchies qui ressuscitent 
l'empreinte de brefs retournements, 
corps sous la bourrasque courte

Cailloux qui fouillent les campagnes 
ralentissent la terre,
arbres en déroute qui s'appuient 
aux murs de tous les vents.

Le sol s'en va dans les ravines 
aux aguets des tourmentes 
Sol s'en va
Vent s'enfuit

Le sommeil se répand,
du plomb dans les lézardes 
repaires de vie muette
des insectes volants,
altitude perdue,
heurtent des mousses sèches.

Des vies s'épuisent
dans cette force inerte,
rêvent déracinements
envols instantanés
bonds fous, chevelures de nuages.

Au creux du fossé
J'ai fait un tour de temps.



LA FILLE EN ROUGE

Sur un tableau de M.S.

Tu vas...
Maldonne aux mains
Visage mâché
Ventre creux
Et la misère le long du bras

Te connaître
Hors les plis de ta robe Rouge
Lever l'obstacle de ta bouche 
Aux franges à l'abandon 
En visiter l'impasse 
Dans ton souffle coupé 
En user le fourreau 
A la place du temps

S'appuyer sur ton dos 
Comme des millénaires 
Ignorants et têtus 
Faire de tes cheveux 
La châsse de tes yeux 
Brisés
Faire de ces brisures 
Ton arc-de-triomphe

Madonne...



FEUILLE ETONNEE

Feuille étonnée 
que je rencontre
dans l'encre d'un jour fini 
je reconnais
tes traits masqués

Arrête
en ma mémoire 
les chuchotements 
de l'oubli

Fais resurgir, 
lointaine,
la cavalcade 
du temps parti


Je demande à l'heure 
un répit

S'ajoute
la feuille à la pierre
pour que mon idée respire 
avec plus d'amour
et moins d'être

Voici le temps promis de la naissance.



LE SAVOIR DE CE FLEUVE

Le savoir de ce fleuve 
est celui de sa source
dans l'aube
qui se hisse
au sommet des montagnes

Meurtri à sa naissance 
c'est une boue d'argile 
poussée de pensée brute 
qui recouvre
les champs de l'inertie 
cultivés par le vent

S'égrènent les cailloux
au creux d'une herbe étique

De la haute puissance 
sourdent dans le délire 
les bas courants
escortés par des rives 
aux nards hallucinés


Le sublime archaïsme 
finit dans la souffrance 
d'un delta éclaté



NUIT MER SOLEIL

Requiem pour un désir 
trop ressenti
et
mal connu
sa cape pourpre dans la nuit

Méfiance dormeuse 
de l'horizon plat
réplique en soi
de l'attentif sommeil

Corps confondus 
dans la poussière 
sous des vents ras 
qui les mitraillent

Offrande des secrets 
abandon des visages 
que dompte le soleil

Entre sable et sueurs 
ce peuple allongé 
son regard court
sur l'infinie dérive

                                             Hubert Bouziges



Poèmes inédits  (Revue les hommes sans épaules n° 23-24 )