dimanche 25 mars 2018

Itinéraire de Jocelyne CURTIL



« LE POINT DE NON-RETOUR »

La Poésie ? Jocelyne CURTIL l'a au bout des doigts, sous la peau, dans les yeux, au plus intime de son corps, si l'on définit la poésie comme une forme privilégiée d'appréhension.

L'approche de l'auteur n'est pas aisée. Le seul titre du recueil, Le Point de non-retour, est une mise en condition d'où l'aimable est exclu. Ses mots nous malmènent, nous brusquent ; le style est incisif, crispé ; l'humour souffle sur la révolte ; l'allusion, c'est-à-dire la façon d'exprimer de plus haut, est partout présente et nous maintient, qu'on le veuille ou non, au delà de soi.

Curieux paradoxe que de déchiffrer le clair ! Comme nous nous sentons loin de la Poésie quand nous avons du mal à suivre l'itinéraire de Jocelyne Curtil, car, c'est bien d'itinéraire qu'il s'agit, et il débouche sur la « mer intérieure ».

La Révolte de l'auteur est dure — combat pour la liberté intime, combat pour la signification. Nulle chose n'est anodine, nul élément n'est rejeté du Tout.

L'érotisme est latent ; la concession n'existe guère, par contre, dans cette hantise de la Mort et de la Mutilation, dans cette identification avec le VENTRE improductif où « s'ancre le sexe », grand SOLEIL vrillé, avec cette langue qui n'en finit plus, dans cet univers de refus. (« A mes enfants que j'aime tant de n'être pas nés »).

Si l'âme a du mal à faire son chemin dans ce dédale, elle se découvre à la fin de « ce moment » qu'est un recueil de poèmes et touche avec « la Mer intérieure » au mysticisme, poésie teintée de spiritualité, poésie qui retrouve ses sources.

Ce style en raccourci, ces images riches mais jamais pléthoriques, cette intuition qui remplit le blanc de ce recueil, m'ont tout d'abord heurté, pour les aimer davantage par la suite. Une distillation de désespérance certes et puis un espoir qui n'est pas ici par hasard ... c'est l'angoisse et l'espoir du bout du chemin qui devaient nécessairement arriver... des cubes éparpillés qui se mettent en place...

Le relégué du recueil, c'est l'homme avec son SEXE à tout faire. L'homme y perd lamentablement sa superbe au profit de la femme; dans « Alchimie du couple », « il dérape sur les fleurs dans le jardin carré ». Par contre, la Vendeuse - « a un profil de flamant rose... Belle tragiquement comme poisson dans le soleil ».

Plus loin : « Je suis très lucide si je suis fou (Lui), car il faut en finir avec ce monde. Couper jusqu'au cœur, briser la cervelle, briser l'espoir »,  « A 35 ans je suis un si vieux bonhomme » (Lui).

L'auteur a-t-elle pu craindre que la femme soit impuissante devant toute la misère ? Emprunt à l'homme ?

Dans le « Petit guide de l'épouse parfaite » :
... « Le soir /
S'ajouter des lèvres au bout des doigts / 
pour déshabiller le Croisé »

Excellente image dont le Croisé, en l'occurrence l'Homme, fait les frais!

Dans le chapitre « POUMON D'ACIER », l'auteur est prisonnière du miel noir,     « du miel obscène de mille fonctionnaires ».  Pour dévaloriser davantage l'homme et son sperme, elle le fait fonctionnaire ; il est vrai qu'elle ne pouvait mieux choisir ! Satisfaite ou non de leurs prestations ? Pourtant, Jocelyne Curtil en appelle à l'Homme : « Trouez-moi partout et que le vent s'engouffre ».

On peut trouver aussi
Note acidulée : « 0 Mère ! / 
descendus de toi, /
l'orteil encore dans ton étoile, / 
tête au vent »

Note érotique
se voulant obscène : « Quand les alligators et nous / 
dégoulinons de nos herbes » /
— têtes et culs par-dessus bouches ».

Note érotique et cosmique : « Respect de la géométrie ronde de l'Infini d'en bas ».

Note délicieusement
érotique : « Au contraire, elles font l'amour avec des roseaux mâles, les collégiennes hystériques » ; ceci dans un contexte de pamphlet à l'égard des professeurs, Que l'auteur me pardonne ce « délicieusement », car je lis dans  
«  Apocalypse » : « Pas une rose, / Pas une attrape pour poète léger ».

Pour Jocelyne Curtil, tout est centre du cosmos, y compris nos sexes mal en place qui nous dépassent et qui font les mystiques (Jocelyne Curtil n'y échappera pas). Et pourtant, un magnifique poème : « où fuir ? », donne à l'événement une dimension à la Kafka !

Dans le chapitre « Week-end pour un bagnard », on trouve des poèmes de valeur, mais plus descriptifs, avec des images fortes. Par exemple : dans
 « Les Beaux Voyages » : « J'ai la gorge pleine de chemins qui respirent à peine ». Par exemple, « Aquarium » : « Additions désemparées de la Beauté et de la Mort
Sur un piano vide » ...
ou bien : « Approche, petit Islander
qu'on s'embrouille un instant avec ton hélice
dans l'ancien marécage ».

Le chapitre « La Mer intérieure » est peut-être le stade final de l'itinéraire ; celui de la réconciliation. En exergue : « cette espèce humaine égarée rêve toujours d'atteindre à la perfection par le mécanisme d'un gouverne­ment ou d'une société, mais c'est seulement par la perfection de l'âme au-dedans que le milieu extérieur peut atteindre à la Perfection. Ce que tu es en dedans de toi, cela tu en jouiras dehors. Nul mécanisme ne peut te délivrer de la loi de ton être ». Sri Aurobindo : Pensées et aphorismes). Est-ce le livre de la tendresse, de l'appel, du doute, de la souffrance, de l'exigence intérieure, que dans les chapitres précédents on a déjà pressentis ?

Dans «  Où fuir ? », nous lisons : « Je veux la terre molle sous mes pas, la plaie des labours mordue par le fer rouge... Ne suis-je pas au moins une bête ? »

Dans « Ce soir on verrait presque la mer » :
« Pourtant là où le Soleil pose sa borne, il devrait bien pousser des langues pour la pure caresse... le bonheur est un mot en l'air ? Mériter la transparence d'un vol d'oiseau »

« Dites-moi, c'est bien celui-là l'autre visage ? je suis si peu sûre d'ici, des gestes pâles et même des plaies, des humiliations, des guerres et du triste destin de ceux que j'aime ».

Comme le ton a changé !
Dans « Toutes bouches cousues » :
 «Arbre pied-bot - pour les voyages de la douleur ».
Jusqu'ici, Jocelyne Curtil me paraissait hors d'atteinte de la douleur !

Dans « Comme baguettes de tambour » :
« Je t'aime... tu es si jeune... ! » . Ici, c'est l'adulte surprise qui se penche sur l'adolescence. Ailleurs :

« Aujourd'hui, je n'aime plus si près des maisons... De loin, ils sont si minces mes amants », Jocelyne Curtil échappe à la pesanteur des étreintes pour une plus grande tendresse.

... Dans le poème « De partout » :
 « L'herbe siffle /
et je suis son serpent doux / 
comme une main sans manche / 
à la racine morte /
qui ne peut toucher l'aube / 
au cœur jamais fini ».
Ici le cosmique rejoint tout naturellement le mysticisme avec un je ne sais
quoi de nostalgique. Il en est de même avec les poèmes

« A travers le silence » :
« Et reprendre courage avec les arbres 
et tous les animaux timides »
et « Fais le tour de la mer » :
.........................................
« Pour un oiseau /
la page bloquée d'un livre / 
où la fleur a parfois marché / 
comme une lumière de si loin / 
à retrouver, à retrouver /
sous lequel de ces mots ? »

Dans « Quel poison » : « Je suis ce galet
qui cherche la Source », ceci me rappelle un autre vers :
« Il cherchait mais en vain le foyer de la flamme ».

« Méditation » exprime l'angoisse existentielle de l'homme devant la vie :
« Comment reprendre forme
Au pays mal défini du sang »
« Dans les siècles passés » révèle l'attente biblique de Celui qu'on ne connaît pas :
« C'est alors qu'Il apparaît : « Je suis celui qui EST » dit-il et Sa Lumière brûla tous les décors ».
Plus loin :
« Le Spectre des jours à vivre /
avec l'obsédante précision /
des visages aimés-perdus —/
dérivant vers quelle étoile cachée ? »
Ces vers font penser au cri célèbre d'Anna de Noailles (que ce monde crève, mais pas elle !)... « Je suis morte déjà puisque je dois mourir »

Enfin avec « Incarnation » c'est l'éclatement du bonheur de l'instant, magnifié à partir de l'infiniment rien :
« Petite goutte de pluie /
Tôt séchée /
tu tentes un signe /
avec le coeur du moment /
— maison de papier — 
entre deux bégonias d'une autre maison /
Tu visites /
et tu rentres dans l'air /
comme si la fête était préparée ».

A travers cet itinéraire, la MORT est seize fois citée, le VENTRE est trois fois cité, la MUTILATION est six fois évoquée.

Je ne m'attarderai pas à une explication psychanalytique de la mutilation : la femme faite homme, la femme phallique castrée, — non plus que sur l'intimité de Jocelyne Curtil avec la Mort, pas davantage sur le Ventre, « fond d'Océan où malgré moi nul ne se blesse » ...

Il s'agit d'un recueil de poèmes très riches, qu'il faut relire plusieurs fois pour être initié à un certain secret de Jocelyne Curtil : l'amour gestuel est-il, chez elle, un accomplissement ou un assouvissement ?

                                                         Hubert BOUZIGES

Jocelyne CURTIL : Le Point de non-retour, éditions Saint-Germain-des-Prés, 1975.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire