dimanche 25 mars 2018

Poèmes de la revue Rimbaud



« Il y a dans les poèmes d'Hubert Bouziges la nécessité d'éclairer un thème avant de le rejeter clans sa pénombre, une volonté de martyriser les apparences pour accéder aux réalités. »
Jean Breton


L E S     MOTS

Laisser filer les mots en ordre dispersé, c'est laisser le sable couler entre les doigts. ils savent, les mots, que je me sers d'eux pour évacuer ma solitude en catastrophe.
Ils ne sont pas toujours bons compagnons, tantôt amis, tantôt ennemis, tantôt indifférents. Ils connaissent leur prix.
Ils se révoltent parfois et refusent de s'assembler, ils changent toujours de place, se chevauchent, s'accouplent sans respecter leur sexe.
Ils me crient : « Tu fais de l'écriture automatique, remercie-nous ! ». Et je dois les remercier car ils sont susceptibles et vindicatifs. Ils pourraient par la suite me contrarier.

Parfois, je tente de les ordonner, ils se prêtent à l'opération avec une parfaite docilité, ils sont même affectueux, provocants, au point de me troubler, ils collent à mes doigts, m'investissent, se répandent en des lieux que je voudrais garder intimes, il m'arrive de céder à leurs caresses et de les embrasser.
Parfois ils résistent, m'épuisent, me dépriment avec délectation. Ils déclenchent ma fureur et je les déteste, je les prends péle-méle et je les jette hors ma page qui devient blanche et sereine, je jetterais aussi les dictionnaires où ils paradent.

Je me tourne alors vers la musique qui amoureusement m'apaise. Ecrire, c'est souvent se battre avec les mots.

Les nouveaux venus sont les plus prétentieux, ils sont exigeants, voire tyranniques, ils souffrent du complexe de l'exclu et ils bataillent avec leurs homologues confirmés qui ont leurs racines dans un lointain passé. Leurs titres de noblesse, ils les tiennent, ceux-ci, directement de l'Antiquité grecque ou latine. Il faut faire face à ces phénomènes nouveaux. Leur existence est contestée, dénigrée par les uns, prônée par les autres. Ils ont l'appui de la rue... Quel enfer pour les utilisateurs, ces gens laborieux, parfois inspirés qui mettent leur masochisme au service des mots
Il y a un bagne de l'écriture et pourtant je les aime, ces mots, ils sont mon ultime défense, mon arme sophistiquée contre les agressions non identifiées mais meurtrières, ils élaborent des tactiques, parfois se retranchent, parfois se ruent à l'attaque par surprise, ils ont gagné des victoires célèbres parce qu'on les juge inoffensifs, ils ont provoqué des débàcles et des révolutions, ils ont détrôné des rois.

    Venez à moi, les mots.
     Je vous ai tellement aimés ou détestés que vous êtes mes complices. 
     A mon appel, sachez vous battre et vaincre.
     A mon appel, sachez tout pardonner.
     Ayez le mot de la fin.


                                                                                                Hubert Bouziges

Rimbaud revue n° 4

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