Études critiques :
Portrait of a Symbolist Hero (Indiana University Press, 1954); Stages on Sartre's Way (Indiana University Press, 1959); Sur un héros païen (Gallimard, 1959).
Théorie :
Le Genre romanesque (Monaco, 1963); Le Genre poétique (Monaco, 1963); Le Genre dramatique (Monaco, 1965); Pour une esthétique de l'essai (Lettres Modernes, 1967). Humanisme et racisme humain (Saint-Germain-des-Prés, 1972); Ontologie du narratif (idem, 1974); Le Jeu philosophique (Saint-Germain-des-Prés, 1976).
Poésie :
Dépôt (Seghers, 1952); L'Intermonde (Seghers, 1953); Brûler (Seghers, 1955); Prose et poésie (Seghers, 1957); Monde (Seghers, 1960); La Piste (Monaco, 1964); Horizon (Monaco, 1969)-, La Mission, La Demeure, La Roue (Saint-Germain-des-Prés, 1969); Les Passes (Saint-Germain-des-Prés, 1972); L'Analyse (Saint-Germain-des-Prés, 1974).
Les poèmes de Robert Champigny sont à la lisière des courants existentiels et du réalisme scientifique.
Il nous donne, d'emblée, une recette pour approcher ses poèmes narratifs et en tirer la quintessence : « Ce poème romancé, écrit-il, est conçu pour être récité à vota lente et monotone en une heure à peu près. En jouant sur les «e» atones, on pourra préciser ou estomper le mètre ». La recommandation qui sent l'avertissement (faites ceci, sinon n'y touchez pas) s'avère d'ailleurs payante, car la «formule » de l'auteur est l'efficacité au sens de ne rien faire pour détourner le cours de l'Événement, bien au contraire : de faire corps (et esprit !) avec lui. Appliquez la formule et tout le monde peut pénétrer dans l'univers de l'auteur. Au fur et à mesure que le texte s'étire, parti d'un apparent prosaïsme, il nous mène, malgré nous, à l'incantation sans pour cela concéder quoi que ce soit au lecteur : une incantation à base de molécules, de division de la matière. L'incantation produite vient aussi de la répétition (« Robert descend la lOème rue), de l'obsession organisée (« il ne faut pas laisser de trace »); elle provient également du retour en arrière enchevêtré avec le présent et la projection dans le futur, de la neutralisation du temps et de toutes les données courantes de notre existence.
Je dirai que nous évoluons dans un monde « gommé » et pourtant... la description'est minutieuse, dépourvue d'effet, l'association d'idées est mécanique, car il n'y a place pour les délicieux retours au passé. Les injonctions sont sans origine, sans destination. Je dirai encore de cette poésie qu'elle est expérimentale, qu'elle a été conçue en laboratoire. Il y a de la part de l'auteur un parti-pris forcené en faveur de l'Événement, au détriment de l'homme, car il n'est pas possible d'écrire ainsi sans un contrâle rigoureux de soi et de son écriture. C'est une tentative originale, si le lecteur accepte de jouer le jeu.
Du Flaubert en poésie, pourrait-on dire, dans ce tenace et obsédant vouloir « de coller à l'Événement » — mais quel Événement ? Dans ce climat intemporel, dans cet espace aseptisé, dans ces rapports asexués... Ce monde, qui est le meilleur possible, du moment qu'IL EST. Déterminisme implacable, pas d'alternative. D'où une anesthésie rassurante, puisque ce qui arrive devait arriver... (« Il s'appellera Lucien Rocroi »). Une imprécision dans la précision : « maintenant il est treize heures » — « Roland arrive à Antoigné le vingt et un septembre par le train de 10 heures. » Annuaire Chaix ? Ambiance euclidienne ? Comme pèsent plus lourd, au premier abord, les cinco de la tarde de Lorca !
Le sujet n'a pas d'importance, il est sans épaisseur comme les personnages, de Faulkner dans Sanctuaire; les dialogues sont rares, schématiques, les partenaires ne se comprennent pas. Il est impossible de situer le déroulement des Événements, sinon quelque part à l'étranger (Antoigné ? Ivonic ?); les personnages eux-mêmes très situés topographiquement (ils franchissent un pont, ils marchent dans leurs propres traces) ne le sont pas géographiquement, psychologiquement... Illusion du concret ! Ils sont soumis pieds et poings liés à l'Événement qui n'a rien de journalistique.
Tout égale tout. Lucien = Laurent = Roland = l'ailier = le coureur = l'ingénieur = Antoine Roquentin (pourquoi pas ?) = la mangouste (pourquoi pas ?). Frisou, Dorine, chat ou femme, ne sont pas des attachements, mais des Événements; à ce titre, ils ont droit à l'existence.
Les rares images ne sont pas faites pour évoquer, elles portent en elles l'interdiction d'évoquer. Elles accentuent l'Événement.
Le personnage lit des instructions, il n'interprète pas... Parfois la nausée paraît le gagner (il a donc des viscères !!!), cette nausée que la « contemplation photographique lui crée ».
De cette poésie narrative, le lecteur sort neutralisé, mais un mal l'étreint, si tenace, si profond qu'il le pousse tout naturellement au fleuve :
«Peur de pâtir, peur de comprendre
Qu'il n'est pas d'agir hors de tuer »...
Pourtant, il arrive à l'auteur d'être surpris par une image « inutile » : « Le vent tiède ridait l'eau » — « Massant les chevelures des saules »...
Pourtant, les personnages veulent être heureux, mais comment ? Être heureux, c'est être là où l'on doit être : « il s'aperçoit qu'il est heureux » — «Il se sent là où il doit être»...
L'Éthique est bannie, l'Esthétique n'est pas loin de l'être (« Roland en reconnaît l'horreur : cela s'appelle l'hymne à la joie »).
Pourtant, il y a le passé; mais quel passé? Invasion brutale dans la mémoire du personnage : « quand il avait six ou sept ans »; mémoire photographique, sans attendrissement. «La mémoire est faite de bouts de ficelles ».
Il y a aussi un revers déroutant dans le déroulement des Événements : la petite fille qui, dans un jardin public, fait se poser des problèmes de comportement au personnage, par son ingénuité, sa désinvolture attentive. Il est pris de carence.
Il y a aussi l'inquiétude (« On ne voit pas, on ne sait pas si les sillons se rejoignent »).
Et il y a cette question-clé : «N'ÉCRIRE QUE L'ESSENTIEL, ÉLIMINER ou bien CE QU'IL ÉCRIT EST-IL CE QUI DOIT ÊTRE ÉLIMINÉ ? » That is the question ? Question à vocation universelle.
Je préfère terminer sur cette interrogation, alors que vont pleuvoir dans « L'Analyse » les formules sybillines qui débouchent sur l'anti-matière. (« Les sciences exactes pro‑créatrices ou plutôt créatrices du bonheur humain ? ») Contentons-nous de la matière, pour l'heure, mais les «clowns lyriques» (1) sont persuadés qu'ils ne peuvent pas en rester là. Ce souci de se mettre en équation, de se réduire à sa plus simple expression « Il ne faut pas laisser de trace ») ne peut nous satisfaire. Cette discrétion de l'homme devant la matière équivaut à un suicide : « il ne faut pas laisser de trace », c'est une répétition très significative dans l'œuvre de Robert Champigny (se confondre avec l'environnant), comme ces interférences fréquentes entre l'Avant, le Maintenant, l'Après.
Il n'en est pas moins vrai que la méthode (2) de Robert Champigny est parvenue à me gagner à l'incantation, par un magistral paradoxe; c'est donc que sa tentative a réussi, c'est donc qu'il a du talent.
Avec lui (3), avons-nous trouvé la poésie qui tue ? Est-ce la poésie du futur ? Je ne sais... mais ce jour-là, je refuserai de lire de la poésie et d'autres clowns lyriques (1) avec moi... Alors, la poésie périrait de n'être point lue.
Hubert BOUZIGES
(1)« Clowns lyriques » : expression de Gogol pour désigner les rêveurs de la poésie, ceux qui ne sont pas convaincus par ce qui deviendra le réalisme scientifique. Également, titre emprunté par Romain Gary pour un roman récent.
(2) Dans « Note à la demeure » Robert Champigny développe une véritable « profession de foi ».
(3) Cet article se réfère aux trois ouvrages suivants de Robert Champigny La Mission, la Demeure. la Roue: Les Passes; l'Analyse. En exergue, pour chaque ouvrage, la même recommandation de l'auteur, citée en début d'article.
(Extrait du bimestriel n°74 "les poètes et le diable")
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