Gaubert Marland ( Rimbaud Revue n° 3 )
«LA BURE ET LA DERIVE», de HUBERT BOUZIGES, aux éditions Saint-Germain-des-Prés, 17, Rue des Grands-Augustins, 75006 - Paris - Avec pudeur, Bouziges nous fait pénétrer dans son univers poétique comme si l'on entrait en pèlerinage dans un temple chrétien et là, tout devient rêve, sous une lumière en demi-teintes. L'écriture est rigoureuse, la sensualité, quoique timide, est manifeste, le vocabulaire précis et le style strict ; Bouziges est un poète qui mérite d'être mieux connu.
Jean Breton ( Rimbaud Revue n° 8-9 )
HAUTE CARESSE d'Hubert Bouziges ( Saint Germain des Prés )
Oui, vivre serait mieux que penser. Le poète, aussi philosophe qu'il soit, a osé écrire : "Qui perd la pensée retrouve l'innocence !" Une façon de rendre' sa dimension humaine à la faute originelle. Le poète a besoin - même si cela lui fait grincer des dents - d'une fusion intime entre I'âme et la matérialité du monde. La Nature est là, mais elle doit rester à sa place, sur les marges de l'existence. Les vraies "nervures" sont celles de l'âme, ou des nerfs.
L'amour est central. Certes, 'l'amour vu par le masculin a souvent, ici, la dent dure. Dire l'amour, le nommer, c'est peut-être donner des ordres au hasard. Hubert Bouziges règle un compte draconien avec la femme idéale : trop de volupté frôle l'animalité, l'absence de volupté est inhumaine, la volupté contrôlée fait courir le risque de l'insatisfaction ! Ce qui nous rappelle les tourments encore plus excessifs de Guy Chambelland qui reprochait à la femme sa capacité infinie au plaisir (comme s'il avait le regret de ne pouvoir s'identifier à elle).
Hubert Bouziges vit le tourment du mystique qui n'a pu - du moins en rêve renoncer à la chair et fustige ses défaites supposées autant que ses victoires qu'il désavoue. Ce "feu de manques" - nous le vivons tous, à différents niveaux est fustigé avec une verve et une ironie cruelles, coupé de quelques haltes plus tendres.
La présence du mystère est renforcée par "la hantise du signe" il faut que le mot frappe le plus fort et le plus juste - et quand on n'est pas sùr du sens, on obéit aux injonctions, aux "caches" du subconscient - c'est le côté surréaliste de son art poétique.
L'homme pour lui est ce "berger distrait du Tout" alors qu'il n'est appelé que par l'unité indispensable - qui le dispenserait d'interroger la mort.
Le croyant, ici, tergiverse, écoute, bat sa coulpe mais, finalement, ne doute pas du "pardon" que Dieu lui donnera. En notre époque où s'effacent les clignotants, voici un poète qui, au -delà des "dérives", met son ultime confiance dans le sacré. Et qui nous demande d'écouter "le souffle d'une âme qui cherche un racourci pour fuir les pièges de la nuit".
Georges Sédir ( Revue Phréatique n° 73 )
LA BURE ET LA DÉRIVE, par Hubert Bouziges (Saint-Germain-des-Prés)
Idéalisme et attrait des abîmes, besoin de pureté et feu des passions : si Hubert Bouziges compose des textes en vers et en prose dont chacun est cohérent, dans son style propre, il ne dissimule point la dualité de son inspiration. Le curieux titre de son livre la manifeste. La « bure » ne peut qu'évoquer, dans un pays de tradition chrétienne comme le nôtre, l'austérité et la prière ; quant à la « dérive », psychique ou spirituelle, il nous suffit de bien regarder en nous pour voir où elle peut mener.
On a parlé de psychologie dostoïevskienne à ce sujet, à cause d'une certaine fascination pour l'interdit. On pourrait penser aussi à Mauriac, d'autant plus qu'on respire çà et là un climat méridional et provincial. Un beau poème en prose comme L'oiseau proclame, dans une opposition radicale aux conceptions modernes, que la liberté ne permet pas de faire n'importe quoi et n'a de valeur que si elle reconnaît une « étincelle divine ».
A l'inverse, Five o'clock dévoile une voie vers les enfers sensuels.
Une réconciliation entre deux tendances contraires est-elle possible ? On la pressent à la lecture de brefs poèmes :
Chaste
devient la nuit en robe de bure
se répand en tendresse
dans les villages outragés.
Toutefois Bouziges accentue les contradictions plus qu'il ne les concilie dans les Lettres pour Alex, dialogues avec son double qui lui permettent de multiplier les actes d'introspection. Il y dénonce sa propre peur « d'aller au bout de (son) désir en même temps que (son) goût des excès ». Des rêveries érotiques se juxtaposent à des intuitions mystiques. Il continue à s'observer, à chercher...
On peut regretter que cet auteur doué et maître de son langage publie si peu, d'autant plus que l'art contribuerait sans doute à son apaisement. Et l'on n'oubliera point le charme surréel de certaines images :
C'est un peu le jardin du presbytère où,
une fois passée la porte, un ange nous accueille.
Georges Sédir ( Revue Phréatique n° 80-81 )
HAUTE CARESSE, par Hubert Bouziges (Saint Germain-des-Prés)
Trois ans après la publication de La Bure et la dérive, dont on avait ici noté l'intérêt, Hubert Bouziges poursuit avec succès son travail d'approfondissement et de « vérification ». L'approfondissement va de soi, mais ce qu'on peut nommer vérification est une série d'efforts, de regards, d'observations et d'intuitions par lesquels l'esprit tente de se prouver sa validité et de justifier l'existence de la personne toute entière.
Ces problèmes très complexes, non moins individuels que philosophiques et universels, se trouvent à la base de nombreux poèmes qu'on lit avec attention et sympathie. L'ensemble des textes est mieux construit que dans le précédent recueil. Si l'auteur parle dans sa préface d'un « tableau en constant changement suivant l'éclairage de l'instant », il a conscience de marquer des avancées et de laisser des traces (comme le petit Pouces dans la forêt inconnue). Aussi fait-il allusion à une « contradiction chercheuse d'unité ».
Le titre du livre pourrait suggérer qu'il s'agit d'amour. En fait les caresses sont aussi celles des choses — ou des souvenirs, ou des images. On trouve quelques beaux poèmes amoureux, mais même l'érotisme n'est jamais très loin de la mélancolie.
Cette dernière ne se ramène pas à un état d'esprit romantique. Elle est une réalité psychique qui met en cause les fondements de l'être et de l'action.
Bouziges la fait parler en ce sens et une telle prosopopée semblerait, aux yeux d'un hindouiste, analogue à celle de Mâyâ, qui à la fois existe et n'existe point, mais suffit à altérer la paix :
Mon « je » est en errance
Je ne sais rien de moi
Je n'ai pas d'apparence
Dieu ne m'a pas créé
Je n'ai pas d'existence...
Voilà maints thèmes de réflexion. Quoique l'on découvre bien des vers plus allègres et non dépourvus de distanciation, on conclura comme l'auteur
que l'art est fébrile
aux marches de l'énigme.
Pierre CHABERT ( Revue Les Hommes sans Epaules n° 6 )
Hubert BOUZIGES, La Bure et la dérive (éditions Saint-Germain-des-Prés)
Un livre méridional, une voix du Sud-Ouest. Une voix chaude, bien timbrée. Évoquant Rilke. Mais torturé.
Laborieux, parfois inspiré, comme il dit. Du moins, il connaît la question. Un aspect austère. La bure. L'attirance du monastère. Un peu de certitude, mais beaucoup de doute. Sans compter le doute que j'ajoute.
Le problème du manque de réalité. Ce qu'il nomme la dérive. Frappé par le faux, le truqué, l'artifice.
La femme : surface trompeuse.
Vous êtes, Madame, haut de gamme en élégance
et si légère qu'on vous croirait cocotte en l'air
Vous avez la glisse du voilier
Le vent s'écarte pour vous laisser passer
Et pourtant vous mettez, la nuit, des chiffons dans vos cheveux et vous êtes sous emballage,
Votre àme est habillée de papier journal
Vos sentiments sont enfermés dans du papier d'aluminium
Votre sexe est sous cellophane...
(Texte à comparer au "Beau navire" de Baudelaire).
A présent, je dois citer ceci, sur la Vierge-femme de Séville:
Tous les ors et toutes les découvertes n'ajoutent rien à votre beauté qui se passe de cette
pyramide de broderies et de pierres froides qui vous emprisonne. Votre beauté est plus que l'addition de toutes les beautés du monde.
Elle est la Beauté.
Visage qui visite ma nuit
Main qui pose sur mon front
un bandeau de tendresse...
Ainsi "nous sommes tous des évadés". Le réel est ailleurs. Hors la caverne.
Contradiction sans cesse reprise.
Un peu de certitude et beaucoup de doute...
Entre l'arlequinade et le chemin de croix...
C'est dans le lunapar que j'écoute le chant...
Bref, une méditation dictée par une psyché tourmentée, la sensibilité devenant pensée. N'est-ce pas là la cause de l'impression bizarre que me donne ce livre, d'ailleurs parfaitement écrit, sans la moindre négligence, un peu ancien en son langage . Inactuel.
Un livre qui s'enrichit à la lecture, qui s'approfondit. Évidemment il sort d'une expérience prolongée. Une sensibilité à vif, une pensée qui hésite, un double regard. Un choix non sans arrière-pensée. Entre la dérive qu'il déplore et la bure qui le fascine.
Mais aussi il en rajoute : les échappés du musée. Un peu de feuilleton ne fait pas de mal.
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