dimanche 30 avril 2017
Préface au recueil "la bure et la dérive"
Hubert Bouziges se veut catholique. Le poète qu'il est, hanté par les soucis de rigueur intellectuelle comme par le lâcher-tout des voluptés dans le subconscient et le refus des hypocrisies, reste comme malgré lui à l'intersection des potentialités, des fièvres et des rêves. D'autant que l'écriture de poésie, aujourd'hui, appelle somnambuliquement à la suppression des barrières de prudence.
La tentative d’être se joue sur le fil du rasoir. La possibilité de la transgression est presque permanente dans nos rapports avec l'émotion, la passion, dont "l'attaque" a un côté implacable et où l'infiltration chrétienne se révèle malaisée, où le pardon de certaines fautes commises pourra paraître inconcevable. Impensable toutefois que le pardon soit exclus! La qualité de chrétien n'est pas acquise une fois pour toutes, c'est une aspiration permanente chez "l'homme ordinaire" doté de la volonté de croire et d'obéir, mais il trébuche souvent, d'où ses gestes maladroits en face des autres : seule les engagés "professionnels", si l'on ose dire, les chrétiens imprégnés, très entraînés, savent poser le plus souvent le geste sûr, et au bon moment. Le chrétien "occasionnel", l'homme faible par définition, se sait tristement faillible. Mais il lutte. Il a la foi, il subit des crises de révolte et de sensualité, et c'est un romantique de l'amour.
Hubert Bouziges se voue au pèlerinage, à la méditation et à la prière comme on s'impose un délai de réflexion avant la jouissance ou un châtiment après la faute. Dans la vie, il va parfois s'enfermer huit jours au mont Canigou pour s'aérer et faire des exercices d'humilité, comme tout chrétien menacé par l'orgueil et l'usure de soi. Devant une basilique dressée sur un à-pic, il s'écrie spontanément : "il y a du respect dans l'air!" La sérénité vient alors l'habiter. Il a peur de la perdre, il s'oblige à l'intransigeance, il nous défie : "La libre-pensée conduit à toutes les démences". L'homme ne gagne sa liberté que s'il accepte de "se mettre à genoux" et d'adorer. Le poète dira à la femme désirée :"Si ton rêve était une croix, il labourerait mon sommeil." Les mots de miel et leur douceur étincellent en lui, il les réfracte vers nous : "tendresse", "ostie", "moine", "chaste", "gravité empreinte de sérénité", "vierge", "biblique". "blanche", "réconciliation". Mais il y a en face d'eux les mots noirs, et l'on assiste au combat incessant, et comme fratricide, des mots de lumière avec les mots de ténèbres : "monstre", "le mal" , " rayonnement pervers" , "violer" , "goût des excès", "désespérance", "pleurs convulsifs", "abuser". L'attirance pour les extrêmes et leur rejet forment un mouvement pendulaire d'ambiguïté. La contradiction est au cœur de l'homme comme elle est au centre mystérieux de la psychologie,chez Dostoïevski. La raison ne fait pas souvent le poids devant le phantasme. Janus n'offre pas toujours le double visage du vrai jumeau.
La révolte d'Hubert Bouziges est "une souffrance doublée épisodiquement d'autosatisfaction", avoue-t-il, un brin masochiste. Mais selon son tempérament, il préfère la révolte à l'indifférence. Il est plutôt condottiere que petit-bourgeois. La révolte secoue comme un prunier son "contraire du moment". Dieu, vous, moi ou un autre. Las des "blasphèmes de pacotille" et de "l'impiété générale de l'époque, à la limite il préférera les "grands" blasphèmes et l'affrontement cinglant avec un Dieu pour lui indispensable, -colère humaine contre pesanteur métaphysique. La révolte enquête sur la vérité de l’être. Elle veut retrouver, au-delà des apparences, au-delà des moments cruels de "tension" dont le poète, en connaissance de cause, parle si bien - une authenticité ou des signes sains qui vont lui apporter un répit ou peut -être une paix.
Hubert Bouziges mélange indécision onirique et souci d'analyse. Sa pudeur retient peu de souvenirs d'enfance, à part le malaise éventuel de se retrouver nez à nez avec l'identité d'antan. Nous restons souvent dans l’abstrait, en tout cas dans la narration objective ou les métamorphoses. Cette révolte n'est pas née d'une histoire personnelle avec des anecdotes. Elle a grandi selon le schéma général des idées et leur choc dans la rencontre avec le monde. On a l'impression que l'adolescent avait tracé son chemin une fois pour toutes selon les plans d'une morale ( qu'il transgresse souvent ), qu'il avait donné à la religion le droit de l'investir, ce qui lui a permis de neutraliser puis de dépasser, par épisodes, le désespoir existentiel.
La sensualité ne va pas ici sans risques et fracas. Le poète reconnaît être "violent en amour pour sauver l'amour du ridicule". Il lamente "les caresses perdues". L'absence ou le refus de la partenaire fait naître l'envie de piétiner son cœur et son corps, "sous le fouet et l’exquise domination ", là encore flagellant et flagellé. Il s'entretient avec Alex de la "démone" et de son "masque de carnaval", il daube avec une frénésie vengeresse et appâtée sur "l’amoralité native et transmissible" de la dissidente. Regardons le lancinant autoportrait de la démone ("Litanies du désert") comme l'exorcisme d'une tentation brûlante, quand le poète sait toutefois que pour la beauté perverse : il n'y a pas d'élus/ Il y a des passants"! Il s'avoue aussi, voyeur savant, curieux des "pulsions secrètes" du quidam croisé dans la rue... Quand l'amour est partagé/comblé, il déclenche un chant d'épanouissement (relire "Tout dans la vallée" et "Toi"), avec cette fois des pulsions d'innocence, le goût du "sortilège" (le balancier du "sacrilège"), des accalmies de bel azur lu dans les yeux. L'élue est alors chantée comme une reine.
Le rapport à l'écriture se joue également selon les humeurs d'un tempérament nerveux, qui préfère "l'inspiration" à chaud. Voici l'attente des signes de feu, un combat qui laisse un vainqueur et un vaincu. Puis un rebondissement après la chute, ou le contraire... Refus d'une trajectoire droite et uniforme Tout est lié à une investigation narcissique curieusement impersonnalisée. Où est notre "modèle"? Pourquoi a-t-il fichu le camp? Mais recherche parallèle d'une "singularité". Contradictions. Exécration de l'humanité commune ( "la foule ravale à chaque instant les valeurs que tu défends") et désir ardent de la communication avec tous. Poussées d'humour. Solitude. Sarcasmes. Goût du contre-courant et de l’aquarium des profondeurs.
Le vers libre tourne assez souvent autour de l'alexandrin sans rime, le vocabulaire et le style sont fidèles à une culture classique - assez stricte pour le poème en prose - encore que Bouziges note avec raison que la mythologie antique est relayée par le recours contemporain à l'inconscient. L'image dans le poème en vers est souvent "méridionale" et chaleureuse. Dans les lettres pour AleX, qui sont des poèmes en prose, Alex incarne le double idéal ou contesté d'Hubert Bouziges, son punching-ball plus ou moins "structuré de phantasmes", donc une sorte de cobaye dont on étudie les réactions sous la vitre ( et le rite ) du dialogue. Parfois Alex est le simple comparse; parfois le courrier qui porte au lecteur les plis secrets.
Œuvre poétique et philosophique, au ton franciscain ou nietzschéen tour à tour, qui illustre la querelle entre l'apparence et la réalité, entre la crudité et la mystique. Les objets, par exemple, sont ici des obstacles à la liberté de l'esprit - mais la création onirique peut devenir parfois elle aussi encombrante! Seul le poème - mise au point de survie - nous en débarrasse. Pourvu qu'il ne devienne pas pour le poète, dans la giration des contraires, une tunique de Nessus !
Jean Breton
vendredi 28 avril 2017
mercredi 26 avril 2017
Passage
Au creux du fossé,
herbes fléchies qui ressuscitent
l'empreinte de brefs retournements,
corps sous la bourrasque courte
Cailloux qui fouillent les campagnes
ralentissent la terre,
arbres en déroute qui s'appuient
aux murs de tous les vents.
Le sol s'en va dans les ravines
aux aguets des tourmentes :
Sol s'en va
Vent s'enfuit
Sol s'en va
Vent s'enfuit
Le sommeil se répand,
du plomb dans les lézardes
repaires de vie muette.
des insectes volants,
altitude perdue,
heurtent des mousses sèches.
Des vies s'épuisent
dans cette force inerte,
rêvent dé-racinements
envols instantanés
bonds fous, chevelures de nuages.
Au creux du fossé
J’ai fait un tour de temps.
Hubert Bouziges
lundi 24 avril 2017
Association l'Attitude éditorial revue 2002
Le parcours
Espace + temps + mouvement + motivation, éléments constitutifs du parcours.
Réduit à sa plus simple expression le parcours est un déplacement au sens propre, machinal ou volontaire à minima. Mais il peut s'enrichir au fur et à mesure de son déroulement. Il deviendra alors parcours-recherche ( géologique par exemple) ou parcours-quête ( ou errance).
Le parcours-recherche est apparemment en zig-zag mais aidé par le raisonnement, l'esprit étant sollicité et l'objectif plus ou moins ciblé.
Par exemple et à contrario : le nomade en caravane dans le désert fait un parcours déplacement lié à l'utilitaire, il ne dévie pas d'un pouce d'un itinéraire, il est même assujetti à un délai de piste ( fausse image de liberté).
Dans le parcours-quête ou errance, il y a une absence de claire motivation, c'est aussi un zig-zag, sauf le " je pars"... chercher quoi ? Fuir quoi ? Je me détruirai ou me trouverai ou me retrouverai ou je découvrirai quelque chose... Peut être rien ...
Mais ces parcours-déplacement et parcours-recherche peuvent se transformer, prendre une autre dimension ne serait-ce que par la présence de paysages, susceptibles d'évoquer l'infini ( Dieu ? ), particulièrement vrai pour le cas du nomade dans le désert.
Le parcours-quête ou errance se dessine.
A ces définitions du parcours correspond la réplique psychologique, s'agissant d'un rapport psychosomatique : vie originelle, matière et esprit inséparable dans le fini ou l'indéfini. Le verbe à l'origine ?
La psychologie ne peut qu'employer les mêmes termes que ceux appliqués au réel à travers les concepts. Ce sont les multiples disciplines qui forgent leur propre langage en se distinguant par utilité et autant qu'il se peut des autres langages.
La conscience psychologique liée à l'affectivité (imaginaire, mémoire ...) et à la faculté d'abstraction ( raison discursive ) suit pas à pas ou à marche forcée le parcours sensible.
On ne peut pas s'évades du parcours... Sauf, par la mort sous toute ses formes d'accomplissement, sauf par une adhésion à l'infini où la recherche est déjà solution. Citons Reverdy ce poète de l'impalpable réalité " La foi c'est un cran d'arrêt dans la course à la vérité".
Le parcours est une notion éminemment poétique puisqu'il évoque à la fois un déplacement sensible et un prolongement indéfini dans un accompagnement concret et spéculatif La poésie aime les ambiguïtés pour rendre compte de la somme des choses. Le poème est tantôt " situé" tantôt " vague", plus souvent " situé" au départ, il devient " no man's land".
C'est là qu'apparaît avec évidence la perpétuelle ambivalence du langage qui fait les délices de la sémantique mais qui reflète aussi et surtout l'obsédante dichotomie des êtres et des choses. Entre "l'inhabité" - le connu- et "l'habité"- l'inconnu- le flux poétique va se frayer un passage . (1)
A partir de là peut-on dire qu'il y a progression - voire progrès - en poésie ? Non semble t-il... Dans cette version du parcours la poésie ne répond pas. Il y a des pratiques, des modes différents, des modifications dans la prosodie et dans la langue. C'est tout. Pas de parcours dans le temps : à deux milles ans d'intervalle Parménide et Rimbaud sont proches dans leurs vision :
Parménide "Les cavales qui m'emportent m'ont mené où mon âme me poussait"
Rimbaud "C'est très vrai, c'est oracle ce que je dis"
Bien sur, tel ou telle poète peut avoir son parcours à travers un poème ou une série de poèmes. C'est à l'échelle individuelle. En quelques mots, quelques images, dans ses moments d'atonie, dans son désign.... le poème nous délivre alors avec fulgurance ou insinuation un condensé de vie qui vaut pour les autres, mêlant origine, enfance, âge mur, anticipation de l' "arrêt du destin" ( Jacques Rodier) avec préfiguration avouée ou non ( Colette Klein) de l'infini ou même refus de s'y confier.
Dans un poème il y a une somme qui si elle résiste à la stricte analyse couvre un champ immense. Appréhension quasi-simultanée d'une totalité.
A l'extrême de sa confiance en l'infini Reverdy écrit :
" Et je travaille dans l'espoir qu'aucune récompense ne me sera donnée "
Hubert Bouziges
( 1) Bel exemple de glissement sémantique dans le jeu du propre et du figuré.
samedi 22 avril 2017
Association l'Attitude éditorial revue 2000
"Intégration à la solitude d'un lieu"
E.B.
On perçoit immédiatement une alchimie intérieure où l'idée et l'émoi en s'auto-organisant génèrent une pensée loin du concept, du lyrisme cathartique et de l'acharnement formel.
Le lieu - un mur en ruine, une friche, un tronc d'arbre - est abandonné.
Gros plan qui ne s'inscrit pas ou si peu dans un paysage. L'homme a déserté. Sa trace : le mur, le rouge comme une cicatrice.
L'état d'abandon autant que le cadrage restreint du lieu renforce sa solitude que notre regard va faire sienne.
La " pensivité " est née:
Rencontrer le pays
qui fonde la naissance
et les étonnements
d'une enfance discrète.
Cette terre battue
où vibrionnent
les maux et les extases.
Cette terre rêvée
où roulent les échos
du piétinement
du début de ton être.
Liturgie d'images
filtrées par tes cils
que lisse l'émoi,
inconnu de lui
l'autre, passager,
qui marche sur ton rêve.
Le ralliement soudain
d'un fouillis - plénitude
qui répond à ton signe
déçoit l'incertitude.
L'arbre vient saisir
dans le creux de ta main
le présent retenu
par les fils de l'absence.
Ses feuilles n'ont caressé que toi....
En s'ouvrant à la pensée, " l'Attitude" découvrira la
voie royale de la poésie.
jeudi 20 avril 2017
Association l'Attitude éditorial revue 1999
"Les cavales qui m'emportent m'ont mené où mon âme me poussait. "
Parménide
"C 'est très vrai, c'est oracle ce que.le dis. "
Arthur Rimbaud
Se trouver un rapport avec ces postulats hautement subjectifs est ambitieux. Ces intuitions proclamées sans rime ni raison par deux poètes à des millénaires de distance nous renvoient à la permanence de l'irrationalité poétique.
L'intrusion qui fait en poésie la trame de l'écriture aboutit, si elle n'est pas dépassée, à des mots ajoutés par une main experte. Un divertissement.
On ne dit pas d'un poème qu'il est " écrit ". Le mot est un
"matériau" instable. Il se structure en s'inscrivant dans une histoire, ce mot qui est à la poésie ce qu'est la note à la musique à cette différence que la note se dissout dans l'exécution instrumentale. Elle est bien, la musique, l'art de la subjectivité quasi absolue.
Ces réflexions nous amènent aux confins de notre entreprise si modeste qu'il peut paraître dérisoire d'oser la référence. Notre " ATTITUDE " est là, à la limite de la distraction et de la pensée au risque de la rupture. Nous ne savons pas où nous allons mais nous savons que nous allons " menés par les cavales " et tentés par " l'oracle " .
Au quotidien notre groupe acquiert dans cette navigation à vue le sens de " la part des choses ", la maturité dans la difficulté d'être soi et ensemble. Un certain consensus.
L'organisation est quelque peu maîtrisée. C'est la concession à la nécessité.
Il reste à chacun de faire des déserts qui nous habitent l'incontournable traversée.
Hubert Bouziges
mardi 18 avril 2017
Réminiscence estudiantine : affection culinaire
Les temps étaient difficiles...
Un gabelou mangeait sans sel...
Comme il était au féminin
on l'appelait la gabelle
Quand on se nomme la gabelle
et qu'on mange sans sel
et qu'on perçoit la gabelle
on peut se sentir déprimé
Le sel étant rare et cher
la disette continuait...
Un jour la gabelle décida d'échanger
la gabelle contre une gamelle
pour savourer un peu de sel
Un gargotier consulté trouva l'échange à son goût
L'une remis la gabelle, l'autre emplit la gamelle.
La gargote regorgeait de sel
La gabelle en mangea tout son saoul
Mais les écus étaient à l'étage
sous le lit du gargotier
qui était à double usage
cul au dessus, écus dessous.
Le matelas était saisonnier,
il le mit sans dessus dessous
confondant l'hiver et l'été
"Suffit" dit la gabelle...
"Commençons par les écus
nous finirons par le cul,"
ce que fit le gargotier
qui culbuta notre gabelle
au milieu des écus
Elle était à point dessalée...
Il la trouva mal embouchée
c'était le sel qui faisait effet
"Arrête gargotier !
Mon cul n’est pas une lampe à huile
Ce n'est pas non plus un sac de déchets
Je m'en vais...
Je suis saturée de sel...
et toi libéré de gabelle.
Je reviendrai de temps en temps
quand je serai en mal de sel.
H.B.
4/4/93
dimanche 16 avril 2017
Réminiscence estudiantine : prélude à certains pèlerinages
Lettre N
Notre-Dame-des-Champs. Eglise parisienne, située Boulevard du Montparnasse. Monument classé à la suite d'un fait historique.
Dans la nuit du ... Février 19.., J.B. et H.B., en mal de lits, y terminèrent un vagabondage nocturne, dès l’heure de son ouverture : cinq heures du matin et, sans relâche, jusqu'aux environs de dix heures, assistèrent à dix neuf messes consécutives dont deux solennelles, secoués dans leur torpeur à intervalles réguliers par le Suisse dont la hallebarde invitait les fidèles à s'asseoir ou à se lever ou à garnir les troncs ambulants qui s'entrecroisaient dans une sarabande hallucinante et infernale, maniés qu'ils étaient par les mains magiciennes des officiants, des enfants de chœur et de Marie, des sacristains et des nonnes...
Certains, dit la chronique, admirèrent la rigidité précise de leurs mouvements, leur observance scrupuleuse des exigences de la liturgie, la fixité de leurs yeux, signe d'intense rapprochement avec Dieu, l'immobilité de leurs lèvres, indice d'une prière intérieure concentrée. Leurs deux statures, parfois debout, souvent assises, détachées sur un mur lumineux de cierges, dans un parallélisme impeccable et uniformément orienté durant plusieurs heures, "firent l'effarement du Suisse" ; ce sont les propres termes de la chronique.
Cependant, pris de panique au bruit si prometteur des sous agités dans les troncs ambulants, J.B. et H.B. essayèrent, en vain, d'échapper à plusieurs reprises à la cohorte quêteuse en se blottissant dans les confessionnaux. Les troncs déments, brandis par des mains fanatiques, les y poursuivirent. Ils y laissèrent, selon les uns 265 Francs, selon les autres 266 Francs 50 centimes, pour l'époque somme coquette qui ne leur avait pas cependant permis d'affronter les bons hôteliers ; ceci se passait en l'an de maldonne mil neuf cent...
Plus bredouilles qu'ils n'étaient entrés, J.B. et H.B. quittèrent les saints lieux, éperdus, épuisés, délestés, mais... bénis.
(Ici devrait figurer un cul de lampe en forme de tronc)
H.B.
Ma dernière conférence salle Bolte
REFLEXION SUR LA POESIE
LE POEME « CRISTALLISATION D’UNE NEBULEUSE »
AVANT
PROPOS
Bonjour,
Pourquoi
le poème Cristallisation
d’une nébuleuse ?
La
nébuleuse est un objet céleste composé de gaz et de poussières
qui participe à la formation des étoiles.
Par
extension et dans notre propos, le poème est formé en amont de
particules fines et hétéroclites – la nébuleuse – que l’on
définira et qui se cristallisent en aval dans une formulation
écrite.
La
formation du diamant pourrait également illustrer notre titre. En
effet, il se formerait dans l’atmosphère de Jupiter et de Saturne,
planètes massives, à partir de méthane atmosphérique.
L’astrophysique
me fournit la matière à un développement sur la poésie où la
terre et le ciel se rejoignent.
VICTOR
HUGO
a magnifiquement illustré cette jonction dans son poème « Booz
endormi » extrait de la légende des siècles …
« Ruth
se demandait,
Immobile,
ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel
Dieu, quel moissonneur de l’éternel été
Avait,
en s’en allant, négligemment jeté
Cette
faucille d’or dans le champ des étoiles ».
I - APPROCHE DE LA POESIE
Comme
préambule, pour nous mettre en connexion avec la poésie, voici :
« les corbeaux » d’ARTHUR
RIMBAUD
chanté par LEO
FERRE.
Le choix des « corbeaux » est subjectif. J’ai été
tenté un moment par « Que serais-je sans toi » poème
d’Aragon chanté par Jean Ferrat.
Ecoutons
« les Corbeaux ».
Vidéo
« les corbeaux »
Seigneur,
quand froide est la prairie,
Quand,
dans les hameaux abattus,
Les
longs angélus se sont tus …
Sur
la nature défleurie
Faites
s’abattre des grands cieux
Les
chers corbeaux délicieux.
Armée
étrange aux cris sévères,
Les
vents froids attaquent vos nids !
Vous,
le long des fleuves jaunis,
Sur
les routes aux vieux calvaires,
Sur
les fossés et sur les trous
Dispersez-vous,
ralliez-vous !
Par
milliers, sur les champs de France,
Où
dorment des morts d’avant-hier,
Tournoyez,
n’est-ce pas, l’hiver,
Pour
que chaque passant repense !
Sois
donc le crieur du devoir,
Ô
notre funèbre oiseau noir !
Mais,
saints du ciel, en haut du chêne,
Mât
perdu dans le soir charmé,
Laissez
les fauvettes de mai
Pour
ceux qu’au fond du bois enchaîne,
Dans
l’herbe d’où l’on ne peut fuir,
La
défaite sans avenir.
Dans
ce poème, ARTHUR
RIMBAUD,
originaire des Ardennes, région dévastée par la guerre
franco-prussienne, nous dresse un tableau noir des lieux dans une
sublime création
La
Poésie ! sujet complexe !
Dans
un premier temps, je me préoccuperai de son sens pour déboucher
ensuite sur la « Nébuleuse » qu’elle est et sa
cristallisation dans le poème.
La
poésie c’est le domaine de l’insaisissable. Ses accès ne sont
pas linéaires, ses approches sont furtives. Elle ne veut pas être
encerclée.
La
poésie n’a pas de parti non plus que de parti-pris. Si elle en
avait ce serait un avatar. Si certains s’en emparaient avec quelque
arrière-pensée, ce serait une intrusion. Elle peut naître de
circonstances mais elle les dépasse.
Elle
se joue des contraires. Elle y trouve même une délectation. C’est
qu’elle récuse la raison raisonnante et n’a que faire de la
tumultueuse logique de l’HISTOIRE et qu’elle est indiscutable
puis qu’elle ne cherche pas à démontrer.
Elle
est ouverte à tous car chacun la véhicule sans le savoir ou si peu.
Le
poète n’est qu’un instrument à son service. Il ne reçoit que
pour restituer modestement au travers des poèmes.
PIERRE
REVERDY
(1889-1960) poète de l’être, né à Narbonne, décédé à
l’abbaye de Solesmes, écrit :
« Et
je travaille dans l’espoir qu’aucune récompense ne me sera
donnée ».
Que
peut-on dire de mieux dans le désintéressement poétique !
Ceci
étant, comment peut-on définir la Poésie ?
Nombreux
s’y sont employés. De par le monde, il existe des milliers de
définitions.
En
ce qui me concerne, je parlerai plus d’approche que de définition.
Dans le seul but d’initier cette approche, je me bornerai à citer
quelques formules simples et ouvertes :
D’ANDRE
MASSON,
dernier peintre homologué de l’Ecole surréaliste : « Un
miroir d’eau suffira pour s’identifier à l’Univers ».
De
JEAN
BRETON,
poète et ami : « Une touffe d’herbe suffit à l’éveil
de la Poésie ».
De
moi-même : « la Poésie, c’est voir dans une feuille,
le miroir du monde »
Délaissant
la logique, j’appréhenderai celle-ci par la seule esthétique. On
l’apprivoisera par le constant recours à la BEAUTE : Le beau
Apollinien même s’il doit se confronter au beau Dyonisiaque,
« cette beauté convulsive » selon les mots d’ANDRE
BRETON,
grande maître du Surréalisme.
Ce
partage du Beau se réfère à la distinction faite par le philosophe
FREDERIC
NIETZSCHE
qui dans sa « Naissance de la Tragédie » opposera tout
en les considérant comme complémentaires, l’esprit Apollinien
(l’harmonie) et l’instinct Dyonisiaque (le chaos). Double force
qui anime l’ART.
CHARLES
BAUDELAIRE
dans son poème « LA BEAUTE » rendra avec force hommage
au Beau Apollinien, bien qu’au travers de son œuvre, il se
délectera paradoxalement dans l’obscur pour révéler la lumière
comme dans le FAUX pour révéler le VRAI.
Vidéo lecture « La beauté » de BAUDELAIRE
Je
suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et
mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est
fait pour inspirer au poète un amour
Eternel
et muet ainsi que la matière.
Je
trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;
J’unis
un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je
hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et
jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
Les
poètes, devant mes grandes attitudes,
Que
j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront
leurs jours en d’austères études ;
Car
j’ai, pour fasciner ces dociles amants,
De
purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes
yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !
On
ne peut que s’attarder sur la présence de CHARLES
BAUDELAIRE.
La
référence à l’ordre fut la hantise de sa vie. Il affirmera son
double postulat du bien et du mal, au travers de son adhésion
religieuse travestie par son imaginaire, le bien étant virtualisé
face à un mal bien réel, son contrepoint. Pour approcher le bien,
il faut passer par le mal.
Il
écrit : « mais sans se laisser charmer ton œil s’est
plongé dans les gouffres ». Il n’est pas question pour lui
d’atténuer l’effet manichéen de ses écrits sauf les bouffées
d’oxygène à travers certains poèmes (« l’étranger »
- « Recueillement » - « L’invitation au voyage »)
ce qui lui permet d’échapper momentanément à l’enfer des
sollicitations.
Si
dans le Mal figurent en première place les dérives charnelles axées
sur la femme obscène (« une nuit que j’étais près d’une
affreuse juive ») ou perverse (« tu mettrais l’univers
au fond de ta ruelle ») c’est qu’elles se prêtent au mieux
à son esthétisme fondamental qui définit la beauté en décrivant
l’abject.
Pas
d’indice dans son œuvre d’une décadence qui consisterait à
formuler à l’état brut la laideur pour la laideur.
Le
mal n’intéressait BAUDELAIRE
que dans la mesure où il révélait les attraits du bien. Comme le
vrai sous le déguisement de l’artifice. Le Beau servira de relais
entre le Bien et le Mal et introduira l’ambiguïté – nature des
choses – dans cet implacable archétype.
D’où
cette beauté crispée, annonciatrice de décomposition. Quand une
sensibilité aimable habille son désir (« le serpent qui
danse »), une « charogne » n’est pas loin non
plus que sa cohorte de turpitudes et de dégradations qui frappe
l’homme au corps et à l’âme et rend la terre inacceptable.
L’ordre universel cristallisé en son ordre intérieur trouvera son
expression dans une écriture intimement liée aux arts plastiques et
aboutira à l’organisation de tableaux où il vaporise des
ingrédients sur des structures bien établies.
Fidèle
à cet ordre, il assume dans la souffrance les contradictions de
l’instant soumises à une réalité supérieure. Pour le rendre
tangible, il choisit les aspects les plus dépouillés en même temps
que vertigineux (la nature transfigurée) ou les plus misérables
(les couches du lupanar) ou les plus abstraits et lointains
(épisodes bibliques, mythologie, théologie chrétienne). Dans ce
monde de reflets, il est perpétuellement aux aguets de
correspondances.
Chacun
de ses mots délivre son poids d’invisible. Mais l’attachement à
l’essence génère intrinsèquement le manque et l’ennui qui ne
le lâchent pas. L’érotisme exacerbé est une digression
privilégiée de l’ennui, une fuite en avant.
L’adhésion
de BAUDELAIRE
à un ordre admis une fois pour toutes s’accompagne d’un haut
conformisme intérieur. Rien à voir avec son anticonformisme
comportemental sinon que le second est la vitrine falsifiée du
premier. C’est dans le soufre édulcoré et la révolte passagère
qu’une certaine popularité lui sera assurée à titre posthume.
Mais
l’œuvre de BAUDELAIRE
est là, marmoréenne, qui palpite et qui émeut. Son « tour de
force » est d’avoir, par une écriture sage, fait passer tant
de choses. Il a façonné des mots à son image au point de se les
approprier et de les rendre inutilisables par les autres :
« Ȏ
fangeuse grandeur, sublime ignominie ».
Par
son écriture il a exploré au plus loin les arcanes de la
sensibilité, il a donné son pain aux pauvres et aimé les
prostituées. Sa vie à l’instar de St Paul fut un chemin de Damas
où se dressa un jour la cathédrale de Namur.
Quelle
proie facile pour les commentateurs qui ont trouvé dans son œuvre
les ferments propices à la dissection.
Est-il
si important de déceler une tendance sadique dans ce vers :
« Je
hais le mouvement qui déplace les lignes » (dans le
« Baudelaire » de Sartre).
Mais
revenons à nos investigations. Pour les limiter, on se réfèrera à
la poésie française ou l’expression française, et à la poésie
écrite : prose, vers classiques, vers libres.
Ma
démarche sera commandée par la seule subjectivité inhérente à ce
parcours incertain.
Mon
propos n’est pas de me prononcer sur la qualité des textes.
L’appréciation appartient à chacun. Je ne fais que chercher du
sens.
Les
poèmes produits font partie du répertoire. J’y ajouterai mes
propres poèmes – sans ostentation – mais pour une immixtion plus
intime dans l’élaboration d’un poème. Comment pourrais-je
pleinement pénétrer dans la création d’autrui ?
Plus
avant, comment peut-on éclairer cette nébuleuse rebelle qu’est la
poésie.
II
- PAS
DE PROGRES EN POESIE
Tout
d’abord cette singularité inattendue : il n’y a pas de
progrès en poésie. Ni progrès, ni régression.
A travers
les millénaires, quelle différence y-a-t-il entre le poème de
PARMENIDE ,
poète Grec, (VIIe siècle avant Jésus-Christ) qui s’intitule « De
natura » et une prose poétique d’ARTHUR
RIMBAUD
(1854-1891) ? Y-a-t-il progrès entre les sensibilités de ces
deux auteurs ? Non. Le côté visionnaire les rapproche.
Vidéo lecture
PARMENIDE RIMBAUD
« Les cavales qui m’emportent me mènent où
mon
âme me poussait » Parménide (De Natura)
« C’est
vrai, c’est oracle ce que je dis »
Arthur
Rimbaud (Le
mauvais sang) dans « Une saison en enfer ».
A travers les millénaires, quelle différence y-a-t-il entre
le poème de PARMENIDE ,
poète Grec, (VIIe siècle avant Jésus-Christ) qui s’intitule « De
natura » et une prose poétique d’ARTHUR
RIMBAUD
(1854-1891) ? Y-a-t-il progrès entre les sensibilités de ces
deux auteurs ? Non. Le côté visionnaire les rapproche.
Dans
l’un et l’autre cas, le poète est dépossédé de soi. C’est
une force qu’il n’identifie pas, qui le pousse en création. « Je
est un autre » selon RIMBAUD.
PAUL ELUARD
écrit « un poème doit être une débâcle de l’intellect ».
Quel
répit pour chacun de savoir qu’il existe au moins un espace –
hors la marche vers toujours plus de progrès – sillonné de
chemins de traverse !!!
On
peut même se demander si la poésie fait partie de la littérature.
Dans
son « art Poétique » VERLAINE
sur ce sujet est clair :
De
la musique avant toute chose
……
Que
ton vers soit la bonne aventure
Eparse
au vent crispé du matin
Qui
va fleurant la menthe et le thym
Et
tout le reste est littérature
III
– L'ÊTRE FONDEMENT
DE LA POÉSIE
Grande
absente du Progrès, pas médiatisée, en même temps qu'omniprésente
à travers les siècles, la Poésie maintient sa récurrence discrète
parce qu'elle est ancrée dans l'être (délaissant avoir et
paraître). Elle regarde les choses au dessous des choses.
J’aborderai
la poésie comme elle devrait être.
Avec
le poème « Pourquoi la rose ... » ALAIN
BOSQUET
(1899-1998) poète, essayiste, journaliste nous introduit dans le
sens caché des choses. Qu'est-ce ce dessous des choses ? C'est
tout ce qui échappe aux lois de la physique : Dieu, toutes
spiritualités et même l'incertitude.
Vidéo-lecture
« Pourquoi
la Rose ... » ALAIN BOSQUET
Pourquoi
la rose a-t-elle peur des roses ?
Pourquoi
la mer dort-elle sous la mer ?
Pourquoi
ne pas unir ceux qui s’opposent ?
Pourquoi
l’esprit de l’homme est-il ouvert
à
trop d’idées qui vont se contredire ?
Pourquoi
l’oiseau n’est-il pas dans l’oiseau ?
Pourquoi
le loup refuse-t-il de lire ?
Pourquoi
le corps n’a-t-il plus que ses os
pour
se dresser tout seul dans la tempête ?
Pourquoi
le verbe est-il un verbe mort ?
Pourquoi
l’azur tombe-t-il sur nos têtes,
Et
la raison a-t-elle toujours tort ?
Avec
mon poème « Rien » je vous fais pénétrer dans le
non-être. Torpeur existentielle dans l'ordre conceptuel me
permettant de contourner l'angoisse viscérale par un recours à
l'absurde teinté d'humour noir. C'est l'absence de sens.
Il
s'agit d'une irruption néantisante d'un moment donné mais non
d'une posture philosophique délibérée.
Vidéo-lecture
« Rien »
d'HUBERT BOUZIGES
Ma
chaise menaçante s’est assise près de moi.
Je
n’avais rien fait pour l’irriter.
Mon
lit se couche dans mon lit
ma
table s’attable à ma table
mon
poêle se chauffe à mon poêle
ma
plume prend ma plume
ma
cigarette fume ma cigarette
mon
escalier m’empêche de monter
- il ne fait que descendre -
- il ne fait que descendre -
mon
rêve empêche mon rêve
ma
parole coupe ma parole
mon
cri empêche mon cri
la
femme s’enfuit avec mon corps
et
me laisse le sien
Je
n’y comprends plus rien
Seul
le chat immuable
m’incite
à rester
Son
rien fait exister le mien
Dans
mon poème « Ta Cour » la disparition de la glycine
n'est qu'illusion puisqu'elle perdure en laissant une trace.
L'évaporation persistante de la plante, c'est son âme, partie
immatérielle de la création.
On
peut citer LAMARTINE :
« objets
inanimés, avez-vous donc une âme
qui
s'attache à mon âme et la force d'aimer » ?
Lecture
« Ta
Cour » d'HUBERT BOUZIGES
C’est
un peu le jardin du presbytère où,
une
fois passée la porte, un ange nous
accueille.
J’y
ai vu Rilke un certain soir
qui
trouvait l’espace à son goût
entre
l’enfant nu aux cymbales
et
la glycine disparue.
Il
était beau et il disait
les
choses du désir avec détachement.
Cette
glycine disparue
est
devenue l’âme du lieu,
à
sa place a poussé
au
milieu des iris
une
fleur appelée « incertitude ».
L'aspect
ontologique (ontologie = recherche de l'être) fait que celle-ci, la
poésie, rejoint la philosophie pour s'en séparer ensuite.
Il
en va de la poésie et de la philosophie comme de l’histoire et de
la légende qui cheminent ensemble mais sur des voies séparées.
La
légende s’inscrit dans l’égrégore (terme savant) pour
désigner l’inconscient collectif.
Je
citerai à cet égard JACQUES
RODIER,
un ami, philosophe, professeur au lycée Arago à Perpignan durant
plusieurs années :
« Poésie
et philosophie, vieux couple qui raconte à travers les siècles une
histoire d'amour. Depuis l'antiquité concepts philosophiques et
intuitions poétiques se sont réciproquement inspirées, réactivées
et confirmées.
Mais
proches pourtant poésie et métaphysique s'opposent dans leur
finalité. L'interrogation philosophique inaugure la réflexion du
philosophe1.
Au
contraire, le poète procède par affirmation sans doute ni réserve.
Pour
répondre aux interrogations philosophiques, un seul guide pour
référence : la lumière de la raison. Même souci de
référence chez le poète mais en dehors de l'ordre logique.
BACHELARD
nous dit que l'imagination consiste moins à former des images qu'à
déformer le réel.
D'où
la pluralité des phénomènes en marge de la grande route de la
raison : illuminations pour RIMBAUD,
réverbérations pour VERLAINE,
révélations pour André
BRETON.
D'où
la grandeur du risque poétique : le poète rapproche les
termes qui défient le bon sens et dévoilent sans preuve leur sens
de vérité.
HEIDEGGER
disait que « l'homme habite le monde en poète » ».
On
pourrait dire aussi que l’homme est un berger dont la mission est
d’harmoniser les rapports humains dans une nature rendue
conciliante.
On
pourrait dire aussi que l’homme est un gestionnaire d’un monde
qui ne lui appartient pas.
L’homme
ne fait que surfer sur la réalité.
Je
remarque qu'en fréquentant les poèmes, l'émotion qui les traverse
se métamorphose souvent en pensée, c'est ce que j'appellerai « la
pensivité ».
Pour
exemple, dans mon poème « Passage » que nous
retrouverons tout à l'heure, après la description d'un
environnement précis, il se termine par :
« Au
creux du fossé
j'ai
fait un tour de temps »
Enfin
impossible de parler de poésie sans référence à GASTON
BACHELARD,
déjà cité (1884-1962), autodidacte, scientifique et philosophe,
professeur en Sorbonne, qui a singulièrement formulé et développé
la jonction entre philosophie et poésie, donnant la prééminence
aux quatre éléments fondamentaux : le feu – la terre –
l’air – l’eau comme source de l’imagination et privilégiant
le feu.
IV
– L'ATTITUDE
POÉTIQUE
Maintenant,
pour assouplir la rigidité de ce corpus, je traduirai en termes
esthétiques l'aridité d'une démonstration cognitive.
Qu'est-ce
que l'attitude poétique ?
C'est
pressentir le but sans le connaître encore.
C'est
veiller aux signes qui jalonnent la route.
C'est
regarder tout en ne regardant rien.
C'est
ne rien regarder en regardant tout.
C'est
mettre l'univers dans un regard.
C'est
attendre ce que l'on a déjà mais qui est innommé.
C'est
savoir que l'on est attendu.
C'est
la proue d'un bateau qui ignore sa poupe.
C'est
le corps d'une femme tendu vers la lumière.
C'est
l'âme qui fuit les pièges de la nuit.
C’est
ici peut être pour chacun une façon d’entrer en poésie à
partir de ses propres affirmations et interrogations :
La
poésie c’est …
La
poésie c’est …
Démarche
facile qui permet à chacun de s’exprimer en poète.
V
– LA
POÉSIE DE FEMMES
Et
pour rendre encore le sujet plus aimable j'ouvrirai un chapitre sur
la poésie de femmes.
Rarement
présentes comme auteurs de poèmes jusqu’au début du XIXe siècle,
les femmes l’ont par contre toujours été comme inspiratrices,
muses ou égéries … On peut donc dire que d’une façon ou d’une
autre la femme n’a jamais cessé d’être impliquée en Poésie.
De plus, il semble que la Poésie masculine – longtemps la seule
existante – ait trouvé dans les femmes ses plus assidus lecteurs.
C’est ainsi que la poésie et la femme s’avèrent
indissolublement unies.
La
deuxième moitié du XIXe siècle voit apparaître une grande
production poétique au féminin, de l’ordre de 30 % voire plus …
de la totalité. C’est un phénomène nouveau significatif d’une
libération de la femme dans le cadre d’une société qui était
jusque là à dominante masculine. La femme ne se contente plus
d’être muse.
La
poésie dite féminine intervient à tous les niveaux de la poésie
en général, du réel au sacré en passant par le surréel. « A
tout prendre une thématique appartient sans doute à la seule
féminité : la maternité, l’accouchement … » (Poésie
I N°39/40 JEAN BRETON). A travers tout cela la femme
revendique sa part d’érotisme voire de sexe pouvant en user et
même en abuser comme les hommes.
Quoiqu’il
en soit, sauf dans les cas patents de saphisme, l’homme reste pour
elle un centre privilégié de préoccupation ne serait-ce que pour
l’admonester et le fustiger …
Une
sorte de boucle est bouclée et la poésie circule comme l’eau dans
les vases communiquants, souvent indistincte quant au genre, parfois
révélatrice d’une expression plus viscérale et plus intuitive
chez la femme que chez l’homme. Avec une acceptation intime de son
corps comme intégré à son âme et ce, dans un style lapidaire,
concret et nerveux.
Que
dire du texte de GISELE HALIMI qui suit (Poésie I N°39/40) ?
« Posez
donc la question autour de vous : « qu’appelle-t-on
poésie féminine ? ou une poésie dont l’auteur serait une
femme ? ou une poésie dont la femme – sa sensibilité, son
attitude devant la vie – serait l’objet ? Ou encore, une
poésie qui s’efforcerait – désespérément – de créer des
valeurs nouvelles, celles étiquetées à tort et à travers, dans
l’ambiguïté la plus grande, comme « féminines » ?
Le
problème est bien posé.
Et
elle ajoute en fin de texte :
« Et
d’abord, faut-il toujours définir sa création-libération dans
l’éternelle relativité à l’homme ? N’est-il pas plus
juste et plus objectif de susciter l’avènement d’un nouveau
rapport avec lui ? Rapport sans masques et sans mythes. Ni
virilité triomphante ni féminité dépendante ».
Je
suis tout à fait pour.
Pourrait-on
nous faire croire que la femme gagnerait en s’impliquant dans le
féminisme au détriment de la féminité ?
La
réalisation du souhait de Gisèle HALIMI calmerait les
détracteurs du féminisme qui ne voient en lui qu’excès. Ainsi la
femme resterait pour l’homme un être quelque peu situé
« ailleurs » avec sa singulière façon – parfois
déroutante – d’appréhender « les choses de la vie » ?
Elle a la facilité d’aller avec aisance et sans interrogation
apparente des préoccupations les plus concrètes aux émotions les
plus humbles comme aux visions les plus élevées …, que ceci
résulte de sa nature propre ou d’une attitude intériorisée
depuis des millénaires pour cohabiter le plus confortablement
possible avec l’homme…
A
titre d’illustration, je citerai – entre beaucoup d’exemples –
quelques vers d’ANNA DE NOAILLES, princesse Brancovan
(1884-1931) d’origine roumaine.
A
son époque elle fut très prestigieuse, grande dame de lettres,
adulée par l’intelligentsia.
Poésie
typique du romantisme féminin, de facture classique.
Ses
thèmes : l’amour, la mort, la nature dans ses aspects les
plus humbles.
Entre
autres distinctions : prix Nobel de littérature comme poète et
romancière.
Celle
qui a écrit :
« Je
suis morte déjà puisque je dois mourir »
Formule
hautement poétique qui nous met dans sa concision, au cœur de
l’angoisse existentielle.
A
écrit aussi :
« Dans
le jardin, sucré d’œillets et d’aromates,
Lorsque
l’aube a mouillé le serpolet touffu,
Et
que les lourds frelons, suspendus aux tomates,
Chancellent,
de rosée et de sève pourvus »
Mais
encore :
« Je
n’aurai pas d’orgueil et je serai pareille
Dans
ma candeur nouvelle et ma simplicité,
A
mon frère le pampre et ma sœur la groseille
Qui
sont la jouissance aimable de l’été »
Mieux
encore :
« Mon
cœur indifférent et doux aura la pente
Du
feuillage flexible et plat des haricots ».
-
Entre poésie métaphysique et poésie potagère. (Georges Sand sur
le tard s’adonnait à la cuisine notamment aux confitures).
Et
je terminerai par un texte dont la citation peut paraître paradoxale
mais qui trouve aisément sa place dans une approche de la poésie de
femmes à travers la complexité de leur nature. L’auteur en est
Ste THERESE D’AVILA, morte le 4 octobre 1582.
« Vous
m’amusez, écrit-elle au Père Mariano, quand vous dites que vous
la connaîtrez cette postulante, dès que vous la verrez ! Nous
ne sommes pas si faciles à connaître nous autres femmes, vous en
confessez depuis des années et vous êtes ébahis un jour de voir
comme vous les avez mal comprises ; c’est qu’elles ne se
comprennent pas elles-mêmes lorsqu’elles disent leurs fautes, et
vous les jugez d’après ce qu’elles disent ».
Elle
écrit par ailleurs au Père Gracian :
« Ne
croyez pas ce que vous disent les religieuses, je vous dis, moi, que
si elles ont envie d’une chose, elles vous en feront croire
mille ».
-
sans commentaire -
Il
est intéressant de constater qu’à des siècles d’intervalle
deux femmes – l’une contemporaine, l’autre à la renaissance,
l’une attentive au féminisme et laïque, l’autre mystique, se
soucient de la condition féminine.
C’est
cette élasticité de l’âme féminine entre l’humble et le
grandiose qui fait de la femme à travers les femmes exceptionnelles
qui jalonnent les civilisations, un puissant ferment de poésie.
Après
avoir multiplié les tentatives d’approche, je constate que la
Poésie reste encore une nébuleuse.
VI
– LA NEBULEUSE
Des
éléments fondamentaux que j’ai évoqués, je retiendrai « L’EAU »
comme symbole le plus évident de la fluidité poétique – le feu
chez Bachelard.
L’image
de la matière inerte fait surgir des potentialités qui feront les
poèmes. Plus que l’eau courante, c’est l’eau dormante qui est
suggestive. Comment ne pas se référer aux « NYMPHEAS »
de Claude MONET tableau troublant s’il en est et qui ne
cesse de fasciner par les prolongements qu’il suscite. Il traduit
le spectacle des « nénuphars » à Giverny en y ajoutant
les effets de l’art. La Nature et l’Art sont comme en
compétition.
Pour
rester en écriture et illustrer l’EAU DORMANTE j’aurai recours à
Colette KLEIN, poète contemporaine que je connais, et
peintre, collaboratrice de la Revue PHREATIQUE.
Voici
son poème :
Vidéo-lecture
« Des
moustiques dans le ventre » de Colette KLEIN
Des
moustiques, dans le ventre, zigzaguent au-dessus des eaux mornes aux
reflets de nuit.
Eaux
dormantes qui rêvent de monstres noyés dans leur étreinte, de
feuilles tombant au ralenti : image sans couleurs où des
pivoines s’étiolent sans un souffle.
Des
plantes aquatiques enserrent le fœtus qui se laisse bercer par le
clapotis obsédant qui le pousse de la vie à la mort, de la mort à
la vie.
La
spongiosité de sa chair boit sans retenue les humides caresses du
corps qui l’enferme, qui l’étouffe : flots pulsatifs. Mer
sans horizon qu’aucun navire ne traverse, qu’aucun oiseau ne
porte. Opaque. Ensommeillée. Et qui attend, depuis l’éternité,
la délivrance du jour.
Avec
Colette KLEIN qui mérite bien une présentation, nous vivons dans le
clair-obscur des mystiques mais sans mysticisme, dans l’aridité de
l’Ecclésiaste « Vanité des vanités, tout est vanité et
poursuite du vent » mais sans transcendance.
Son
œuvre est une incantation néantisante. Nulle part n’est laissée
à Dieu non plus qu’à l’homme dont la seule mesure est une
souffrance non identifiée.
L’absence
de quête donne la résignation qui a pour nom chez Colette
KLEIN :
INELUCTABILITE
« les
nuits se rapprochent de plus en plus » écrit-elle.
VII
– LA CRISTALLISATION
Nous
nous sommes trouvés dans le « non lieu » poétique, la
jachère de la création.
« Dans
toute poésie il y a une lutte secrète entre l’infini du
sentiment et le fini de la langue dans laquelle cet infini se
renferme sans se limiter » (Barbey d’Aurevilly).
Difficile
de trouver une structure dans notre recherche, mais pas impossible.
C’est ici qu’apparaît le poème. Qu’est-ce qu’un poème ?
C’est
d’abord une page blanche et sur cette page blanche, la pose d’un
MOT, matière première qui introduit, dans l’état mental du
moment, la substance du texte.
Le
blanc autour du poème permet au lecteur de combler à sa guise les
vides du texte.
« Le
poème n’est point fait de ces lettres que je plante comme des
clous mais de blanc qui reste sur le papier » (Paul Claudel).
Le
poète puise les signes dans son entourage : les êtres vivants
et les choses. On peut dire « les choses » car ce mot
évoque – à défaut de désignation détaillée – la
perception de notre éclectique environnement quotidien. Il puise
aussi dans son for intérieur : tous les émois, le surgissement
des angoisses, des obsessions qui sont des parasites créatifs sans
oublier les ivresses et les temps de plénitude.
Le
poème est un tableau en constant changement suivant l’éclairage
de l’instant. Sa structure est comme le socle masqué d’une
statue, mais plus que son support, que son assise formelle il en est
l’intangible substance. Le poète y a concentré sa vérité du
moment faite de soubresauts canalisés par une pensée errante et non
systématique. Ici se rencontrent en s’opposant Poésie et
Philosophie, la première offrant des développements à la seconde,
et en constituant son stade intuitif. On peut dire de chaque
poème qu’il est un « tour de force » réalisé en
secret par le poète. C’est dans la solitude la plus absolue que
naît la conviction constitutive du poème. Son auteur qui ne laisse
guère la circonstance s’emparer de l’écriture prend
conscience qu’il est unique et qu’atteignant à l’Essentiel
toute matérialité est suspendue autour de lui.
Il
est le « bateau ivre » de RIMBAUD, c’est le non
temps de la création.
Quand
nous tenons un poème dans la main, il faut savoir qu’il en existe
une partie immergée qui n’apparaîtra au lecteur qu’en
filigrane : c’est l’énigme du poème.
Quand
le poète se sera éloigné, il aura oublié jusqu’au pourquoi de
son écriture dont il s’étonnera même qu’elle lui soit
étrangère.
N’ayant
reçu que pour restituer le poète est un passeur.
VIII
– LES POEMES
Pour
illustrer nos développements, voici mes poèmes commentés.
Vidéo-lecture
« passage »
Au
creux du fossé,
herbes
fléchies qui ressuscitent
l’empreinte
de brefs retournements,
corps
sous la bourrasque courte
Cailloux
qui fouillent les campagnes
ralentissent
la terre,
arbres
en déroute qui s’appuient
aux
murs de tous les vents.
Le
sol s’en va dans les ravines
aux
aguets des tourmentes :
Sol
s’en va
Vent
s’enfuit
Le
sommeil se répand,
du
plomb dans les lézardes
repaires
de vie muette
des
insectes volants,
altitude
perdue,
heurtent
des mousses sèches.
Des
vies s’épuisent
dans
cette force inerte,
rêvent
déracinements
envols
instantanés
bonds
fous, chevelures de nuages.
Au
creux du fossé
j’ai
fait un tour de temps.
Vidéo-lecture
« l’emprise végétale »
L’emprise
végétale
s’immisce
en joue
dans
la torpeur des pierres
l’usure
devient secret
qui
endort notre fièvre
devant
l’autodafé
annoncé
de
nos songes.
En
regardant un pan de mur ancien envahi par la végétation, quelque
part …
L’osmose
entre le minéral et le végétal, la pénétration du 1er
par le second envahissent l’esprit du contemplateur.
L’imaginaire
s’embrase.
Vidéo-lecture
« La tour du silence »
Presque
la nuit
moins
que la nuit
dans
cette veille
au
donjon
des
silences
où
les torches
de
la hantise
du
signe
font
brûlure
vigilante
dans
l’abîme
du
cercle
la
garde
s’accomplit
dans
une sangle
claire.
Voici
un poème qui apparaît énigmatique voire ésotérique. Sa genèse
nous éclairera.
Une
attention portée à la culture indo-européenne m’a poussé à
m’intéresser à la civilisation des Parsis en Inde du Nord-Ouest.
Les
Parsis ou Zoroastriens ou Mazdéens originaires d’Iran (la Perse)
ont été repoussés en Inde par les Arabes aux VII-VIII siècle
avant JC d’où leur installation en Inde. Peu nombreux ils existent
encore, leur culte s’adresse au soleil. Leurs rites funéraires
consistent dans l’exposition des cadavres sur des « tours du
silence » éclairées par des torches pour qu’ils soient
dévorés par des vautours.
Un
autre aspect du rituel des Parsis concerne les enfants. Ceux-ci à
l’âge de 9 ans sont soumis à un rite de passage à l’âge
raisonnable vêtus d’une tunique de coton blanc et d’une ceinture
de cuir d’agneau.
Que
trouve t-on dans le poème ?
La
semi obscurité de la tour (feux allumés) c’est le crépuscule.
La
tour et sa profondeur (l’abîme) et le cercle (rondeur de la tour).
Brûlure :
les torches éclairent la profondeur
La
veille : c’est un rite on veille les morts
Vigilante :
toujours la veille
La
hantise du signe : le rite est sacrificiel, les âmes doivent se
départir de l’enveloppe charnelle pour accéder au royaume des
morts.
La
garde : un rite dans un lieu sacré est sous surveillance.
La
sangle claire : allusion au vêtement de l’enfant lors de son
rite de passage.
Quand
j’ai écrit ce poème, je n’avais pas une conscience claire de sa
signification. Tout était en filigrane, en négatif. C’est après
l’écriture qu’une signification plus précise m’est apparue.
Si
on lit le poème, si ensuite on ferme les yeux, c’est un tableau
qui nous apparaît (référence à la peinture).
Vidéo-lecture
« A la Fontaine des Innocents »
A
la fontaine
des
innocents
il
y a peu d’espoir
l’eau
s’est perdue
l’eau
s’est perdue
Pour
mieux pleurer
sur
la misère
l’eau
s’est cachée
l’eau
s’est cachée
Pour
se mieux souvenir
l’eau
s’est enfuie
l’eau
s’est enfuie
Pour
te mieux plaire
l’eau
s’est embellie
l’eau
s’est embellie
Pour
te mieux regarder
l’eau
s’est arrêtée
l’eau
s’est arrêtée
Pour
mieux rêver
l’eau
s’est allongée
l’eau
s’est allongée
Pour
se mieux réchauffer
l’eau
s’est lovée
l’eau
s’est lovée
Pour
se mieux caresser
l’eau
s’est dénudée
l’eau
s’est dénudée
Elle
s’est tant donnée
l’eau
qu’elle
s’est épuisée
qu’elle
s’est épuisée
A
la fontaine
des
innocents
il
y a peu d’espoir
l’eau
s’est perdue
l’eau
s’est perdue.
Une
ballade triste à partir de l’eau qui coule dans une fontaine
traditionnelle comme dans beaucoup de villages ici et là en France.
Un
bassin circulaire autour d’une colonne ou d’un monument où
figurent des motifs végétaux, des personnages mythologiques,
incitant à une rêverie incontrôlée.
Mais
l’eau si fascinante qui coule arrive à se perdre. C’est un drame
dans l’intimité. L’eau s’est humanisée.
Pourquoi
Fontaine des innocents ? parce que dans notre fusion avec l’eau
nous ne savons rien de ce qui se passe.
Quand
vous verrez une fontaine coulante ou non vous ne serez plus
indifférent.
Vidéo-lecture
« Ma trace de chardon »
Ma
trace
de
chardons
m’abandonne
pour
des pavots
clinquants
Mon
chemin
conspire
en
pistes
fausses
à
mon
égarement
Ici
on
détrousse
les
cœurs
avec
des
vers
luisants
Là
on
mêle
les
vagues
d’herbes
et
les
rouleaux
d’argent
Mes
mains
essuient
le
ciel
A la vue d’un chardon dans la nature se déclenche l’imaginaire.
A la vue d’un chardon dans la nature se déclenche l’imaginaire.
L’homme
s’interroge entre la rusticité du chardon (le vrai) et le
clinquant du pavot (le faux).
Plus
perplexe encore quand le faux se mêle au vrai.
Il
cherche la clarté : « mes mains essuient le ciel »
Vidéo-lecture
« Toi »
Lassée
par des siècles d’attente, tu venais de quitter un tableau de
Raphaël. J’avais reconnu ton visage sans jamais t’avoir
rencontrée.
Tu
avais ton cœur dans les mains, il était en jachère ...
Quand
tu ne me prives pas de ton regard,
Tes
yeux sont des paysages,
J’y
vois des steppes, des lacs, des récifs de corail,
J’y
vois Vladivostok, Venise et Bratislava,
J’y
vois aussi des oliviers, des ruisseaux et des coquelicots.
Quand
tu m’enveloppes de vert tendre,
Tes
yeux sont une fête,
Si
j’étais roi, tu serais reine
D’un
royaume lointain et lumineux,
Peut-être
Saba ou Samarcande.
J’écrirais
à même ta nudité tant de mots que ma vie pour les dessiner n’y
suffirait pas.
Ce
serait le même mot répété en couleurs, tu serais mon livre de
chevet.
Si
j’étais forêt, tu serais clairière,
Si
tu étais cavalière, je serais ton coursier,
Si
j’étais l’orage, tu serais l’arc-en-ciel,
Et
si j’étais guerrier, tu serais mon repos.
La
sensibilité amoureuse de chacun est sollicitée.
C’est
un flash. On l’écoute sans explication. C’est l’amour sans
ombre.
Vidéo-lecture
« Médaillon »
Faire
dans le métal
la
rencontre des corps
contours,
feuilles de joie,
souffler
la vie
poussière
argent,
corps
à corps
âme
au corps
cœur
à sexe
un
filament,
donner
l’attente
un
tremblement,
un
jour viendra
le
mouvement,
trompettes
claires,
amants
surpris
dans
le carcan,
paroles
brèves
l’éclatement.
Il
s’agit d’un médaillon vu sur une reproduction d’un bijou ou
d’un vase étrusque (7ème siècle avant JC)
représentant un couple enlacé. Fond rouge motif en noir avec
filaments argentés.
Le
médaillon était de forme incurvée, le motif l’est aussi, une
sorte de yin et yang, potentiellement giratoire.
Le
poème doit rendre le huis clos, le confinement de la scène, mais ce
huis clos s’anime, un souffle parcours le couple.
Le désir sommeillant s’active, éclate.
Le désir sommeillant s’active, éclate.
Le
couple figé est surpris dans son repli et se réveille.
Vidéo-lecture
« J’aime le temps sonore »
J’aime le temps sonore
inscrit dans l’image
d’une femme allongée
qui rêve
qui rêve
a voix haute
cachée par une épaule
Elle s’agrippe au temps
au travers de l’épaule
Elle s’agrippe au temps
au travers de l’épaule
ce temps déshabilleur
qui trouve dans le cadre
l’espace retenu
où il prend un visage.
Un
tableau est à l’origine de ce poème. Le sujet essentiel du texte,
c’est le temps. Quand la scène d’amour est fixée sur la toile
elle est déjà passée.
Ce
dessin est intitulé :
« Intégration
à la solitude d’un lieu » E.B.
La
légende associée au dessin prédispose notre regard à s’investir
dans sa simplicité et son évidence.
On
perçoit immédiatement une alchimie intérieure où l’idée et
l’émoi en s’auto-organisant génèrent une pensée loin du
concept, du lyrisme cathartique et de l’acharnement formel.
Un
lieu – un mur en ruine, une friche, un tronc d’arbre – est
abandonné. C’est une focalisation.
Gros
plan qui ne s’inscrit pas ou si peu dans un paysage. L’homme a
déserté. Sa trace : le mur, le rouge comme une cicatrice.
L’état
d’abandon autant que le cadrage restreint du lieu renforce sa
solitude que notre regard va faire sienne.
La
« pensivité » est née :
Vidéo-lecture
« Rencontrer le pays »
Rencontrer
le pays
qui
fonde la naissance
et
les étonnements
d’une
enfance discrète.
Cette
terre battue
où
vibrionnent
les
maux et les extases.
Cette
terre rêvée
où
roulent les échos
du
piétinement
du
début de ton être.
Liturgie
d’images
filtrées
par tes cils
que
lisse l’émoi,
inconnu
de lui,
l’autre,
passager,
qui
marche sur ton rêve.
Le
ralliement soudain
d’un
fouillis – plénitude
qui
répond à ton signe
déçoit
l’incertitude
L’arbre
vient saisir
dans
le creux de ta main
le
présent retenu
par
les fils de l’absence.
Ses
feuilles n’ont caressé que toi …
Hubert
BOUZIGES
Ce
poème déclenché par « l’intégration à la solitude d’un
lieu » (Eric Bonaventure auteur du dessin) concerne le retour à
la naissance et à la formation de l’être.
Ce
retour n’a rien à voir avec le narcissisme dominé par
l’apparence.
C’est
ici donner à l’être – vous et moi sommes concernés – un
poids pour qui les circonstances ne sont que des supports.
Il
n’y a pas d’exclusion délibérée. Nous sommes sur ce poème
dans l’onirisme le plus absolu qui n’a rien avoir avec le réel.
Les termes employés n’ont pas la même répercussion dans le
langage onirique que dans le langage courant. Dans la gène onirique
l’étranger est un briseur de rêve.
Il
est bien certain que chacun a son parcours qui n’est que peu
communicable à autrui. Ici toute incursion extérieure est une
intrusion.
Pour
illustrer mon développement, je me référerai à « Don
Quichotte ». Dans un épisode, le chevalier aux miroirs
démontre à Don Quichotte que Dulcinée, son égérie n’est en
réalité qu’une pauvre paysanne de petite vertu, ce qui contribue
à son effondrement.
IX
– CONCLUSION ou APRES-POEMES
J’ai
emprunté la voie exhaustive de la partie cachée des choses pour
situer la poésie.
Mais
il existe une autre voie empruntée par des poètes d’une
différente conception. Pour eux, il n’y a qu’un accès aux
réalités, c’est l’apparence.
Les
choses, c’est ce que nous percevons au 1er degré dans
la diversité des apparences et l’uniformité des structures, comme
un inventaire à la Prévert : le pain, le rocher, la rivière,
les ustensiles de cuisine, etc, etc …
Si
l’on se réfère aux courants philosophiques, cela s’inscrit dans
la Phénoménologie.
La
Phénoménologie (du grec : ce qui apparaît) est un courant
philosophique qui se concentre sur l’étude des phénomènes, de
l’expérimentation et des contenus de la conscience. Edmund
HUSSERL (1ère moitié du XXe siècle est considéré
comme son fondateur).
Voici
en exemple, quelques vers pour illustrer ce type de poésie :
Il
s’agit d’un recueil de poèmes intitulé « La Mission, la
Demeure, la Roue » de Robert CHAMPIGNY2,
poète, essayiste contemporain :
« Roland
arrive à Antoigné
Le
vingt et un septembre par le train de 10 heures
Le
mur de métal carrelé
Commence
à glisser, accéléré »
« Dans
la salle des attentes, sous un tableau de neige,
A
côté d’une poubelle à papiers
Un
vieillard est assis tenant un chien en laisse.
Il
marmonne dans sa barbe et Roland comprend mal »
On
croirait lire l’annuaire Chaix ou un polar noir. Ce sont des
photographies de scènes quotidiennes. Les personnages sont sans
épaisseur.
Dans
l’œuvre de CHAMPIGNY les personnages (Roland, Lucien) sont
toujours les mêmes et les lieux aussi. Ce sont des descriptions
fouillées, des narrations qui se veulent ternes.
Je
ferai un rapprochement entre l’œuvre de CHAMPIGNY,
d’ailleurs intitulée « épopées » et le roman de J.P
SARTRE « La nausée » où le personnage principal,
Antoine Roquentin se meut dans une ambiance délétère. En
exergue de « La Nausée » : « c’est un
garçon sans importance collective. C’est tout juste un individu »
(« L’Eglise » de Céline). J’ajoute : pas un
individu, bien loin d’une personne. Chez l’un c’est Poésie,
chez l’autre Roman.
J’ai
fait, il y a quelques années un article dans Poésie I sur
CHAMPIGNY. Surpris tout d’abord par cette écriture, j’ai
trouvé par la suite une incantation basique et intemporelle.
-
sans commentaire -
L’option
nous est ouverte entre chercher le sens ou y renoncer. Il est plus
rassurant de renoncer au sens, plus inquiétant de le rechercher.
La
Poésie doit se frayer un chemin entre les disciplines humaines :
la
métaphysique très conceptuelle, la sociologie tout en
comportementalisme, la psychologie toute en analyse.
Frayer
un passage à la poésie, c’était le but de ma conférence.
Merci
de m’avoir écouté.
FIN
1
D'où viens-je ? Qui suis-je ? Où vais-je ? dans les
philosophies du devenir.
2
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