dimanche 16 avril 2017

Ma dernière conférence salle Bolte

REFLEXION SUR LA POESIE

LE POEME « CRISTALLISATION D’UNE NEBULEUSE »



AVANT PROPOS


Bonjour,

Pourquoi le poème Cristallisation d’une nébuleuse ?

La nébuleuse est un objet céleste composé de gaz et de poussières qui participe à la formation des étoiles.
Par extension et dans notre propos, le poème est formé en amont de particules fines et hétéroclites – la nébuleuse – que l’on définira et qui se cristallisent en aval dans une formulation écrite.
La formation du diamant pourrait également illustrer notre titre. En effet, il se formerait dans l’atmosphère de Jupiter et de Saturne, planètes massives, à partir de méthane atmosphérique.
L’astrophysique me fournit la matière à un développement sur la poésie où la terre et le ciel se rejoignent.
VICTOR HUGO a magnifiquement illustré cette jonction dans son poème « Booz endormi » extrait de la légende des siècles …
« Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel Dieu, quel moissonneur de l’éternel été
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles ».


      I - APPROCHE DE LA POESIE

Comme préambule, pour nous mettre en connexion avec la poésie, voici : « les corbeaux » d’ARTHUR RIMBAUD chanté par LEO FERRE. Le choix des « corbeaux » est subjectif. J’ai été tenté un moment par « Que serais-je sans toi » poème d’Aragon chanté par Jean Ferrat.
Ecoutons « les Corbeaux ».

Vidéo « les corbeaux »

Seigneur, quand froide est la prairie,
Quand, dans les hameaux abattus,
Les longs angélus se sont tus …
Sur la nature défleurie
Faites s’abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux.

Armée étrange aux cris sévères,
Les vents froids attaquent vos nids !
Vous, le long des fleuves jaunis,
Sur les routes aux vieux calvaires,
Sur les fossés et sur les trous
Dispersez-vous, ralliez-vous !

Par milliers, sur les champs de France,
Où dorment des morts d’avant-hier,
Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver,
Pour que chaque passant repense !
Sois donc le crieur du devoir,
Ô notre funèbre oiseau noir !

Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu’au fond du bois enchaîne,
Dans l’herbe d’où l’on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.

Dans ce poème, ARTHUR RIMBAUD, originaire des Ardennes, région dévastée par la guerre franco-prussienne, nous dresse un tableau noir des lieux dans une sublime création 
La Poésie ! sujet complexe !
Dans un premier temps, je me préoccuperai de son sens pour déboucher ensuite sur la « Nébuleuse » qu’elle est et sa cristallisation dans le poème.
La poésie c’est le domaine de l’insaisissable. Ses accès ne sont pas linéaires, ses approches sont furtives. Elle ne veut pas être encerclée.
La poésie n’a pas de parti non plus que de parti-pris. Si elle en avait ce serait un avatar. Si certains s’en emparaient avec quelque arrière-pensée, ce serait une intrusion. Elle peut naître de circonstances mais elle les dépasse.
Elle se joue des contraires. Elle y trouve même une délectation. C’est qu’elle récuse la raison raisonnante et n’a que faire de la tumultueuse logique de l’HISTOIRE et qu’elle est indiscutable puis qu’elle ne cherche pas à démontrer.
Elle est ouverte à tous car chacun la véhicule sans le savoir ou si peu.
Le poète n’est qu’un instrument à son service. Il ne reçoit que pour restituer modestement au travers des poèmes.
PIERRE REVERDY (1889-1960) poète de l’être, né à Narbonne, décédé à l’abbaye de Solesmes, écrit :
« Et je travaille dans l’espoir qu’aucune récompense ne me sera donnée ».
Que peut-on dire de mieux dans le désintéressement poétique !
Ceci étant, comment peut-on définir la Poésie ?
Nombreux s’y sont employés. De par le monde, il existe des milliers de définitions.
En ce qui me concerne, je parlerai plus d’approche que de définition. Dans le seul but d’initier cette approche, je me bornerai à citer quelques formules simples et ouvertes :
D’ANDRE MASSON, dernier peintre homologué de l’Ecole surréaliste : « Un miroir d’eau suffira pour s’identifier à l’Univers ».
De JEAN BRETON, poète et ami : « Une touffe d’herbe suffit à l’éveil de la Poésie ».
De moi-même : « la Poésie, c’est voir dans une feuille, le miroir du monde »
Délaissant la logique, j’appréhenderai celle-ci par la seule esthétique. On l’apprivoisera par le constant recours à la BEAUTE : Le beau Apollinien même s’il doit se confronter au beau Dyonisiaque, « cette beauté convulsive » selon les mots d’ANDRE BRETON, grande maître du Surréalisme.
Ce partage du Beau se réfère à la distinction faite par le philosophe FREDERIC NIETZSCHE qui dans sa « Naissance de la Tragédie » opposera tout en les considérant comme complémentaires, l’esprit Apollinien (l’harmonie) et l’instinct Dyonisiaque (le chaos). Double force qui anime l’ART.
CHARLES BAUDELAIRE dans son poème « LA BEAUTE » rendra avec force hommage au Beau Apollinien, bien qu’au travers de son œuvre, il se délectera paradoxalement dans l’obscur pour révéler la lumière comme dans le FAUX pour révéler le VRAI.

Vidéo lecture « La beauté » de BAUDELAIRE


Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;
J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d’austères études ;

Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

On ne peut que s’attarder sur la présence de CHARLES BAUDELAIRE.
La référence à l’ordre fut la hantise de sa vie. Il affirmera son double postulat du bien et du mal, au travers de son adhésion religieuse travestie par son imaginaire, le bien étant virtualisé face à un mal bien réel, son contrepoint. Pour approcher le bien, il faut passer par le mal.
Il écrit : « mais sans se laisser charmer ton œil s’est plongé dans les gouffres ». Il n’est pas question pour lui d’atténuer l’effet manichéen de ses écrits sauf les bouffées d’oxygène à travers certains poèmes (« l’étranger » - « Recueillement » - « L’invitation au voyage ») ce qui lui permet d’échapper momentanément à l’enfer des sollicitations.
Si dans le Mal figurent en première place les dérives charnelles axées sur la femme obscène (« une nuit que j’étais près d’une affreuse juive ») ou perverse (« tu mettrais l’univers au fond de ta ruelle ») c’est qu’elles se prêtent au mieux à son esthétisme fondamental qui définit la beauté en décrivant l’abject.
Pas d’indice dans son œuvre d’une décadence qui consisterait à formuler à l’état brut la laideur pour la laideur.
Le mal n’intéressait BAUDELAIRE que dans la mesure où il révélait les attraits du bien. Comme le vrai sous le déguisement de l’artifice. Le Beau servira de relais entre le Bien et le Mal et introduira l’ambiguïté – nature des choses – dans cet implacable archétype.
D’où cette beauté crispée, annonciatrice de décomposition. Quand une sensibilité aimable habille son désir (« le serpent qui danse »), une « charogne » n’est pas loin non plus que sa cohorte de turpitudes et de dégradations qui frappe l’homme au corps et à l’âme et rend la terre inacceptable. L’ordre universel cristallisé en son ordre intérieur trouvera son expression dans une écriture intimement liée aux arts plastiques et aboutira à l’organisation de tableaux où il vaporise des ingrédients sur des structures bien établies.
Fidèle à cet ordre, il assume dans la souffrance les contradictions de l’instant soumises à une réalité supérieure. Pour le rendre tangible, il choisit les aspects les plus dépouillés en même temps que vertigineux (la nature transfigurée) ou les plus misérables (les couches du lupanar) ou les plus abstraits et lointains (épisodes bibliques, mythologie, théologie chrétienne). Dans ce monde de reflets, il est perpétuellement aux aguets de correspondances.
Chacun de ses mots délivre son poids d’invisible. Mais l’attachement à l’essence génère intrinsèquement le manque et l’ennui qui ne le lâchent pas. L’érotisme exacerbé est une digression privilégiée de l’ennui, une fuite en avant.
L’adhésion de BAUDELAIRE à un ordre admis une fois pour toutes s’accompagne d’un haut conformisme intérieur. Rien à voir avec son anticonformisme comportemental sinon que le second est la vitrine falsifiée du premier. C’est dans le soufre édulcoré et la révolte passagère qu’une certaine popularité lui sera assurée à titre posthume.
Mais l’œuvre de BAUDELAIRE est là, marmoréenne, qui palpite et qui émeut. Son « tour de force » est d’avoir, par une écriture sage, fait passer tant de choses. Il a façonné des mots à son image au point de se les approprier et de les rendre inutilisables par les autres :

« Ȏ fangeuse grandeur, sublime ignominie ».

Par son écriture il a exploré au plus loin les arcanes de la sensibilité, il a donné son pain aux pauvres et aimé les prostituées. Sa vie à l’instar de St Paul fut un chemin de Damas où se dressa un jour la cathédrale de Namur.
Quelle proie facile pour les commentateurs qui ont trouvé dans son œuvre les ferments propices à la dissection.
Est-il si important de déceler une tendance sadique dans ce vers :
« Je hais le mouvement qui déplace les lignes » (dans le « Baudelaire » de Sartre).
Mais revenons à nos investigations. Pour les limiter, on se réfèrera à la poésie française ou l’expression française, et à la poésie écrite : prose, vers classiques, vers libres.

Ma démarche sera commandée par la seule subjectivité inhérente à ce parcours incertain.
Mon propos n’est pas de me prononcer sur la qualité des textes. L’appréciation appartient à chacun. Je ne fais que chercher du sens.
Les poèmes produits font partie du répertoire. J’y ajouterai mes propres poèmes – sans ostentation – mais pour une immixtion plus intime dans l’élaboration d’un poème. Comment pourrais-je pleinement pénétrer dans la création d’autrui ?

Plus avant, comment peut-on éclairer cette nébuleuse rebelle qu’est la poésie.

II - PAS DE PROGRES EN POESIE

Tout d’abord cette singularité inattendue : il n’y a pas de progrès en poésie. Ni progrès, ni régression.
A travers les millénaires, quelle différence y-a-t-il entre le poème de PARMENIDE , poète Grec, (VIIe siècle avant Jésus-Christ) qui s’intitule « De natura » et une prose poétique d’ARTHUR RIMBAUD (1854-1891) ? Y-a-t-il progrès entre les sensibilités de ces deux auteurs ? Non. Le côté visionnaire les rapproche.


Vidéo lecture 

PARMENIDE RIMBAUD

« Les cavales qui m’emportent me mènent où
mon âme me poussait » Parménide (De Natura)
« C’est vrai, c’est oracle ce que je dis »
Arthur Rimbaud (Le mauvais sang) dans « Une saison en enfer ».
A travers les millénaires, quelle différence y-a-t-il entre le poème de PARMENIDE , poète Grec, (VIIe siècle avant Jésus-Christ) qui s’intitule « De natura » et une prose poétique d’ARTHUR RIMBAUD (1854-1891) ? Y-a-t-il progrès entre les sensibilités de ces deux auteurs ? Non. Le côté visionnaire les rapproche.




Dans l’un et l’autre cas, le poète est dépossédé de soi. C’est une force qu’il n’identifie pas, qui le pousse en création. « Je est un autre » selon RIMBAUD. PAUL ELUARD écrit « un poème doit être une débâcle de l’intellect ».
Quel répit pour chacun de savoir qu’il existe au moins un espace – hors la marche vers toujours plus de progrès – sillonné de chemins de traverse !!!
On peut même se demander si la poésie fait partie de la littérature.
Dans son « art Poétique » VERLAINE sur ce sujet est clair :
De la musique avant toute chose
……
Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym
Et tout le reste est littérature



III – L'ÊTRE FONDEMENT DE LA POÉSIE

Grande absente du Progrès, pas médiatisée, en même temps qu'omniprésente à travers les siècles, la Poésie maintient sa récurrence discrète parce qu'elle est ancrée dans l'être (délaissant avoir et paraître). Elle regarde les choses au dessous des choses.
J’aborderai la poésie comme elle devrait être.
Avec le poème « Pourquoi la rose ... » ALAIN BOSQUET (1899-1998) poète, essayiste, journaliste nous introduit dans le sens caché des choses. Qu'est-ce ce dessous des choses ? C'est tout ce qui échappe aux lois de la physique : Dieu, toutes spiritualités et même l'incertitude.

Vidéo-lecture
« Pourquoi la Rose ... » ALAIN BOSQUET

Pourquoi la rose a-t-elle peur des roses ?
Pourquoi la mer dort-elle sous la mer ?
Pourquoi ne pas unir ceux qui s’opposent ?
Pourquoi l’esprit de l’homme est-il ouvert

à trop d’idées qui vont se contredire ?
Pourquoi l’oiseau n’est-il pas dans l’oiseau ?
Pourquoi le loup refuse-t-il de lire ?
Pourquoi le corps n’a-t-il plus que ses os

pour se dresser tout seul dans la tempête ?
Pourquoi le verbe est-il un verbe mort ?
Pourquoi l’azur tombe-t-il sur nos têtes,
Et la raison a-t-elle toujours tort ?

Avec mon poème « Rien » je vous fais pénétrer dans le non-être. Torpeur existentielle dans l'ordre conceptuel me permettant de contourner l'angoisse viscérale par un recours à l'absurde teinté d'humour noir. C'est l'absence de sens.
Il s'agit d'une irruption néantisante d'un moment donné mais non d'une posture philosophique délibérée.

Vidéo-lecture
« Rien » d'HUBERT BOUZIGES

                   Ma chaise menaçante s’est assise près de moi.
Je n’avais rien fait pour l’irriter.

Mon lit se couche dans mon lit
ma table s’attable à ma table
mon poêle se chauffe à mon poêle
ma plume prend ma plume
ma cigarette fume ma cigarette
mon escalier m’empêche de monter
 - il ne fait que descendre -
mon rêve empêche mon rêve
ma parole coupe ma parole
mon cri empêche mon cri
la femme s’enfuit avec mon corps
et me laisse le sien

Je n’y comprends plus rien

Seul le chat immuable
m’incite à rester
Son rien fait exister le mien

Dans mon poème « Ta Cour » la disparition de la glycine n'est qu'illusion puisqu'elle perdure en laissant une trace. L'évaporation persistante de la plante, c'est son âme, partie immatérielle de la création.
On peut citer LAMARTINE :
« objets inanimés, avez-vous donc une âme
qui s'attache à mon âme et la force d'aimer » ?

Lecture
« Ta Cour » d'HUBERT BOUZIGES

C’est un peu le jardin du presbytère où,
une fois passée la porte, un ange nous
accueille.

J’y ai vu Rilke un certain soir
qui trouvait l’espace à son goût
entre l’enfant nu aux cymbales
et la glycine disparue.

Il était beau et il disait
les choses du désir avec détachement.

Cette glycine disparue
est devenue l’âme du lieu,
à sa place a poussé
au milieu des iris
une fleur appelée « incertitude ».

L'aspect ontologique (ontologie = recherche de l'être) fait que celle-ci, la poésie, rejoint la philosophie pour s'en séparer ensuite.
Il en va de la poésie et de la philosophie comme de l’histoire et de la légende qui cheminent ensemble mais sur des voies séparées.
La légende s’inscrit dans l’égrégore (terme savant) pour désigner l’inconscient collectif.
Je citerai à cet égard JACQUES RODIER, un ami, philosophe, professeur au lycée Arago à Perpignan durant plusieurs années :
« Poésie et philosophie, vieux couple qui raconte à travers les siècles une histoire d'amour. Depuis l'antiquité concepts philosophiques et intuitions poétiques se sont réciproquement inspirées, réactivées et confirmées. 
Mais proches pourtant poésie et métaphysique s'opposent dans leur finalité. L'interrogation philosophique inaugure la réflexion du philosophe1.
Au contraire, le poète procède par affirmation sans doute ni réserve.
Pour répondre aux interrogations philosophiques, un seul guide pour référence : la lumière de la raison. Même souci de référence chez le poète mais en dehors de l'ordre logique. BACHELARD nous dit que l'imagination consiste moins à former des images qu'à déformer le réel.
D'où la pluralité des phénomènes en marge de la grande route de la raison : illuminations pour RIMBAUD, réverbérations pour VERLAINE, révélations pour André BRETON.
D'où la grandeur du risque poétique : le poète rapproche les termes qui défient le bon sens et dévoilent sans preuve leur sens de vérité.
HEIDEGGER disait que « l'homme habite le monde en poète » ».
On pourrait dire aussi que l’homme est un berger dont la mission est d’harmoniser les rapports humains dans une nature rendue conciliante.
On pourrait dire aussi que l’homme est un gestionnaire d’un monde qui ne lui appartient pas.
L’homme ne fait que surfer sur la réalité.
Je remarque qu'en fréquentant les poèmes, l'émotion qui les traverse se métamorphose souvent en pensée, c'est ce que j'appellerai « la pensivité ».
Pour exemple, dans mon poème « Passage » que nous retrouverons tout à l'heure, après la description d'un environnement précis, il se termine par :
« Au creux du fossé
j'ai fait un tour de temps »

Enfin impossible de parler de poésie sans référence à GASTON BACHELARD, déjà cité (1884-1962), autodidacte, scientifique et philosophe, professeur en Sorbonne, qui a singulièrement formulé et développé la jonction entre philosophie et poésie, donnant la prééminence aux quatre éléments fondamentaux : le feu – la terre – l’air – l’eau comme source de l’imagination et privilégiant le feu.

IV – L'ATTITUDE POÉTIQUE

Maintenant, pour assouplir la rigidité de ce corpus, je traduirai en termes esthétiques l'aridité d'une démonstration cognitive.

Qu'est-ce que l'attitude poétique ?
C'est pressentir le but sans le connaître encore.
C'est veiller aux signes qui jalonnent la route.
C'est regarder tout en ne regardant rien.
C'est ne rien regarder en regardant tout.
C'est mettre l'univers dans un regard.
C'est attendre ce que l'on a déjà mais qui est innommé.
C'est savoir que l'on est attendu.
C'est la proue d'un bateau qui ignore sa poupe.
C'est le corps d'une femme tendu vers la lumière.
C'est l'âme qui fuit les pièges de la nuit.

C’est ici peut être pour chacun une façon d’entrer en poésie à partir de ses propres affirmations et interrogations :
La poésie c’est …
La poésie c’est …
Démarche facile qui permet à chacun de s’exprimer en poète.

V – LA POÉSIE DE FEMMES

Et pour rendre encore le sujet plus aimable j'ouvrirai un chapitre sur la poésie de femmes.
Rarement présentes comme auteurs de poèmes jusqu’au début du XIXe siècle, les femmes l’ont par contre toujours été comme inspiratrices, muses ou égéries … On peut donc dire que d’une façon ou d’une autre la femme n’a jamais cessé d’être impliquée en Poésie. De plus, il semble que la Poésie masculine – longtemps la seule existante – ait trouvé dans les femmes ses plus assidus lecteurs. C’est ainsi que la poésie et la femme s’avèrent indissolublement unies.
La deuxième moitié du XIXe siècle voit apparaître une grande production poétique au féminin, de l’ordre de 30 % voire plus … de la totalité. C’est un phénomène nouveau significatif d’une libération de la femme dans le cadre d’une société qui était jusque là à dominante masculine. La femme ne se contente plus d’être muse.

La poésie dite féminine intervient à tous les niveaux de la poésie en général, du réel au sacré en passant par le surréel. « A tout prendre une thématique appartient sans doute à la seule féminité : la maternité, l’accouchement … » (Poésie I N°39/40 JEAN BRETON). A travers tout cela la femme revendique sa part d’érotisme voire de sexe pouvant en user et même en abuser comme les hommes.
Quoiqu’il en soit, sauf dans les cas patents de saphisme, l’homme reste pour elle un centre privilégié de préoccupation ne serait-ce que pour l’admonester et le fustiger …
Une sorte de boucle est bouclée et la poésie circule comme l’eau dans les vases communiquants, souvent indistincte quant au genre, parfois révélatrice d’une expression plus viscérale et plus intuitive chez la femme que chez l’homme. Avec une acceptation intime de son corps comme intégré à son âme et ce, dans un style lapidaire, concret et nerveux.
Que dire du texte de GISELE HALIMI qui suit (Poésie I N°39/40) ?
« Posez donc la question autour de vous : « qu’appelle-t-on poésie féminine ? ou une poésie dont l’auteur serait une femme ? ou une poésie dont la femme – sa sensibilité, son attitude devant la vie – serait l’objet ? Ou encore, une poésie qui s’efforcerait – désespérément – de créer des valeurs nouvelles, celles étiquetées à tort et à travers, dans l’ambiguïté la plus grande, comme « féminines » ?
Le problème est bien posé.
Et elle ajoute en fin de texte :
« Et d’abord, faut-il toujours définir sa création-libération dans l’éternelle relativité à l’homme ? N’est-il pas plus juste et plus objectif de susciter l’avènement d’un nouveau rapport avec lui ? Rapport sans masques et sans mythes. Ni virilité triomphante ni féminité dépendante ».
Je suis tout à fait pour.
Pourrait-on nous faire croire que la femme gagnerait en s’impliquant dans le féminisme au détriment de la féminité ?
La réalisation du souhait de Gisèle HALIMI calmerait les détracteurs du féminisme qui ne voient en lui qu’excès. Ainsi la femme resterait pour l’homme un être quelque peu situé « ailleurs » avec sa singulière façon – parfois déroutante – d’appréhender « les choses de la vie » ? Elle a la facilité d’aller avec aisance et sans interrogation apparente des préoccupations les plus concrètes aux émotions les plus humbles comme aux visions les plus élevées …, que ceci résulte de sa nature propre ou d’une attitude intériorisée depuis des millénaires pour cohabiter le plus confortablement possible avec l’homme…
A titre d’illustration, je citerai – entre beaucoup d’exemples – quelques vers d’ANNA DE NOAILLES, princesse Brancovan (1884-1931) d’origine roumaine.
A son époque elle fut très prestigieuse, grande dame de lettres, adulée par l’intelligentsia.
Poésie typique du romantisme féminin, de facture classique.
Ses thèmes : l’amour, la mort, la nature dans ses aspects les plus humbles.
Entre autres distinctions : prix Nobel de littérature comme poète et romancière.
Celle qui a écrit :
« Je suis morte déjà puisque je dois mourir »
Formule hautement poétique qui nous met dans sa concision, au cœur de l’angoisse existentielle.
A écrit aussi :
« Dans le jardin, sucré d’œillets et d’aromates,
Lorsque l’aube a mouillé le serpolet touffu,
Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates,
Chancellent, de rosée et de sève pourvus »
Mais encore :
« Je n’aurai pas d’orgueil et je serai pareille
Dans ma candeur nouvelle et ma simplicité,
A mon frère le pampre et ma sœur la groseille
Qui sont la jouissance aimable de l’été »
Mieux encore :
« Mon cœur indifférent et doux aura la pente
Du feuillage flexible et plat des haricots ».

- Entre poésie métaphysique et poésie potagère. (Georges Sand sur le tard s’adonnait à la cuisine notamment aux confitures).

Et je terminerai par un texte dont la citation peut paraître paradoxale mais qui trouve aisément sa place dans une approche de la poésie de femmes à travers la complexité de leur nature. L’auteur en est Ste THERESE D’AVILA, morte le 4 octobre 1582.
« Vous m’amusez, écrit-elle au Père Mariano, quand vous dites que vous la connaîtrez cette postulante, dès que vous la verrez ! Nous ne sommes pas si faciles à connaître nous autres femmes, vous en confessez depuis des années et vous êtes ébahis un jour de voir comme vous les avez mal comprises ; c’est qu’elles ne se comprennent pas elles-mêmes lorsqu’elles disent leurs fautes, et vous les jugez d’après ce qu’elles disent ».
Elle écrit par ailleurs au Père Gracian :
« Ne croyez pas ce que vous disent les religieuses, je vous dis, moi, que si elles ont envie d’une chose, elles vous en feront croire mille ».
- sans commentaire -
Il est intéressant de constater qu’à des siècles d’intervalle deux femmes – l’une contemporaine, l’autre à la renaissance, l’une attentive au féminisme et laïque, l’autre mystique, se soucient de la condition féminine.
C’est cette élasticité de l’âme féminine entre l’humble et le grandiose qui fait de la femme à travers les femmes exceptionnelles qui jalonnent les civilisations, un puissant ferment de poésie.
Après avoir multiplié les tentatives d’approche, je constate que la Poésie reste encore une nébuleuse.

VI – LA NEBULEUSE

Des éléments fondamentaux que j’ai évoqués, je retiendrai « L’EAU » comme symbole le plus évident de la fluidité poétique – le feu chez Bachelard.
L’image de la matière inerte fait surgir des potentialités qui feront les poèmes. Plus que l’eau courante, c’est l’eau dormante qui est suggestive. Comment ne pas se référer aux « NYMPHEAS » de Claude MONET tableau troublant s’il en est et qui ne cesse de fasciner par les prolongements qu’il suscite. Il traduit le spectacle des « nénuphars » à Giverny en y ajoutant les effets de l’art. La Nature et l’Art sont comme en compétition.
Pour rester en écriture et illustrer l’EAU DORMANTE j’aurai recours à Colette KLEIN, poète contemporaine que je connais, et peintre, collaboratrice de la Revue PHREATIQUE.

Voici son poème :

Vidéo-lecture
« Des moustiques dans le ventre » de Colette KLEIN

Des moustiques, dans le ventre, zigzaguent au-dessus des eaux mornes aux reflets de nuit.

Eaux dormantes qui rêvent de monstres noyés dans leur étreinte, de feuilles tombant au ralenti : image sans couleurs où des pivoines s’étiolent sans un souffle.

Des plantes aquatiques enserrent le fœtus qui se laisse bercer par le clapotis obsédant qui le pousse de la vie à la mort, de la mort à la vie.

La spongiosité de sa chair boit sans retenue les humides caresses du corps qui l’enferme, qui l’étouffe : flots pulsatifs. Mer sans horizon qu’aucun navire ne traverse, qu’aucun oiseau ne porte. Opaque. Ensommeillée. Et qui attend, depuis l’éternité, la délivrance du jour.


Avec Colette KLEIN qui mérite bien une présentation, nous vivons dans le clair-obscur des mystiques mais sans mysticisme, dans l’aridité de l’Ecclésiaste « Vanité des vanités, tout est vanité et poursuite du vent » mais sans transcendance.
Son œuvre est une incantation néantisante. Nulle part n’est laissée à Dieu non plus qu’à l’homme dont la seule mesure est une souffrance non identifiée.
L’absence de quête donne la résignation qui a pour nom chez Colette KLEIN :
INELUCTABILITE
« les nuits se rapprochent de plus  en plus » écrit-elle.

VII – LA CRISTALLISATION

Nous nous sommes trouvés dans le « non lieu » poétique, la jachère de la création.
« Dans toute poésie il y a une lutte secrète entre l’infini du sentiment et le fini de la langue dans laquelle cet infini se renferme sans se limiter » (Barbey d’Aurevilly).
Difficile de trouver une structure dans notre recherche, mais pas impossible. C’est ici qu’apparaît le poème. Qu’est-ce qu’un poème ?

C’est d’abord une page blanche et sur cette page blanche, la pose d’un MOT, matière première qui introduit, dans l’état mental du moment, la substance du texte.
Le blanc autour du poème permet au lecteur de combler à sa guise les vides du texte.
« Le poème n’est point fait de ces lettres que je plante comme des clous mais de blanc qui reste sur le papier » (Paul Claudel).
Le poète puise les signes dans son entourage : les êtres vivants et les choses. On peut dire « les choses » car ce mot évoque – à défaut de désignation détaillée – la perception de notre éclectique environnement quotidien. Il puise aussi dans son for intérieur : tous les émois, le surgissement des angoisses, des obsessions qui sont des parasites créatifs sans oublier les ivresses et les temps de plénitude.
Le poème est un tableau en constant changement suivant l’éclairage de l’instant. Sa structure est comme le socle masqué d’une statue, mais plus que son support, que son assise formelle il en est l’intangible substance. Le poète y a concentré sa vérité du moment faite de soubresauts canalisés par une pensée errante et non systématique. Ici se rencontrent en s’opposant Poésie et Philosophie, la première offrant des développements à la seconde, et en constituant son stade intuitif. On peut dire de chaque poème qu’il est un « tour de force » réalisé en secret par le poète. C’est dans la solitude la plus absolue que naît la conviction constitutive du poème. Son auteur qui ne laisse guère la circonstance s’emparer de l’écriture prend conscience qu’il est unique et qu’atteignant à l’Essentiel toute matérialité est suspendue autour de lui.
Il est le « bateau ivre » de RIMBAUD, c’est le non temps de la création.

Quand nous tenons un poème dans la main, il faut savoir qu’il en existe une partie immergée qui n’apparaîtra au lecteur qu’en filigrane : c’est l’énigme du poème.
Quand le poète se sera éloigné, il aura oublié jusqu’au pourquoi de son écriture dont il s’étonnera même qu’elle lui soit étrangère.
N’ayant reçu que pour restituer le poète est un passeur.

VIII – LES POEMES

Pour illustrer nos développements, voici mes poèmes commentés.

Vidéo-lecture « passage »

Au creux du fossé,
herbes fléchies qui ressuscitent
l’empreinte de brefs retournements,
corps sous la bourrasque courte

Cailloux qui fouillent les campagnes
ralentissent la terre,
arbres en déroute qui s’appuient
aux murs de tous les vents.

Le sol s’en va dans les ravines
aux aguets des tourmentes :
Sol s’en va
Vent s’enfuit

Le sommeil se répand,
du plomb dans les lézardes
repaires de vie muette
des insectes volants,
altitude perdue,
heurtent des mousses sèches.
Des vies s’épuisent
dans cette force inerte,
rêvent déracinements
envols instantanés
bonds fous, chevelures de nuages.

Au creux du fossé
j’ai fait un tour de temps.

« Passage » : 1er prix du Concours hexagonal – printemps des poètes 2003 sur 765 productions. Le jury était entre autre composé de poètes confirmés : Vénus Koury-Ghata et Marie-Claire Bancquart. Le jugement s’exerçait sur un poème de 20 lignes.

Vidéo-lecture « l’emprise végétale »

                   L’emprise végétale
                   s’immisce en joue
dans la torpeur des pierres

l’usure devient secret
qui endort notre fièvre
devant l’autodafé
annoncé
de nos songes.

En regardant un pan de mur ancien envahi par la végétation, quelque part …
L’osmose entre le minéral et le végétal, la pénétration du 1er par le second envahissent l’esprit du contemplateur.
L’imaginaire s’embrase.

Vidéo-lecture « La tour du silence »

                   Presque la nuit
moins que la nuit
dans cette veille
au donjon
des silences

où les torches
de la hantise
du signe
font brûlure
vigilante
dans l’abîme
du cercle

la garde
s’accomplit
dans une sangle
claire.
Voici un poème qui apparaît énigmatique voire ésotérique. Sa genèse nous éclairera.
Une attention portée à la culture indo-européenne m’a poussé à m’intéresser à la civilisation des Parsis en Inde du Nord-Ouest.
Les Parsis ou Zoroastriens ou Mazdéens originaires d’Iran (la Perse) ont été repoussés en Inde par les Arabes aux VII-VIII siècle avant JC d’où leur installation en Inde. Peu nombreux ils existent encore, leur culte s’adresse au soleil. Leurs rites funéraires consistent dans l’exposition des cadavres sur des « tours du silence » éclairées par des torches pour qu’ils soient dévorés par des vautours.

Un autre aspect du rituel des Parsis concerne les enfants. Ceux-ci à l’âge de 9 ans sont soumis à un rite de passage à l’âge raisonnable vêtus d’une tunique de coton blanc et d’une ceinture de cuir d’agneau.
Que trouve t-on dans le poème ?
La semi obscurité de la tour (feux allumés) c’est le crépuscule.
La tour et sa profondeur (l’abîme) et le cercle (rondeur de la tour).
Brûlure : les torches éclairent la profondeur
La veille : c’est un rite on veille les morts
Vigilante : toujours la veille
La hantise du signe : le rite est sacrificiel, les âmes doivent se départir de l’enveloppe charnelle pour accéder au royaume des morts.
La garde : un rite dans un lieu sacré est sous surveillance.
La sangle claire : allusion au vêtement de l’enfant lors de son rite de passage.

Quand j’ai écrit ce poème, je n’avais pas une conscience claire de sa signification. Tout était en filigrane, en négatif. C’est après l’écriture qu’une signification plus précise m’est apparue.
Si on lit le poème, si ensuite on ferme les yeux, c’est un tableau qui nous apparaît (référence à la peinture).

Vidéo-lecture « A la Fontaine des Innocents »

                   A la fontaine
des innocents
il y a peu d’espoir
l’eau s’est perdue
l’eau s’est perdue

Pour mieux pleurer
sur la misère
l’eau s’est cachée
l’eau s’est cachée

Pour se mieux souvenir
l’eau s’est enfuie
l’eau s’est enfuie

Pour te mieux plaire
l’eau s’est embellie
l’eau s’est embellie

Pour te mieux regarder
l’eau s’est arrêtée
l’eau s’est arrêtée

Pour mieux rêver
l’eau s’est allongée
l’eau s’est allongée

Pour se mieux réchauffer
l’eau s’est lovée
l’eau s’est lovée

Pour se mieux caresser
l’eau s’est dénudée
l’eau s’est dénudée

Elle s’est tant donnée
l’eau
qu’elle s’est épuisée
qu’elle s’est épuisée

A la fontaine
des innocents
il y a peu d’espoir
l’eau s’est perdue
l’eau s’est perdue.

Une ballade triste à partir de l’eau qui coule dans une fontaine traditionnelle comme dans beaucoup de villages ici et là en France.
Un bassin circulaire autour d’une colonne ou d’un monument où figurent des motifs végétaux, des personnages mythologiques, incitant à une rêverie incontrôlée.
Mais l’eau si fascinante qui coule arrive à se perdre. C’est un drame dans l’intimité. L’eau s’est humanisée.
Pourquoi Fontaine des innocents ? parce que dans notre fusion avec l’eau nous ne savons rien de ce qui se passe.
Quand vous verrez une fontaine coulante ou non vous ne serez plus indifférent.

Vidéo-lecture « Ma trace de chardon »

Ma trace
de chardons
m’abandonne
pour des pavots
clinquants

Mon chemin
conspire
en pistes
fausses
à mon
égarement
Ici
on détrousse
les cœurs
avec
des vers
luisants

Là
on mêle
les vagues
d’herbes
et
les rouleaux
d’argent

Mes mains
essuient
le ciel

A la vue d’un chardon dans la nature se déclenche l’imaginaire.
L’homme s’interroge entre la rusticité du chardon (le vrai) et le clinquant du pavot (le faux).
Plus perplexe encore quand le faux se mêle au vrai.
Il cherche la clarté : « mes mains essuient le ciel »


Vidéo-lecture « Toi »

Lassée par des siècles d’attente, tu venais de quitter un tableau de Raphaël. J’avais reconnu ton visage sans jamais t’avoir rencontrée.
Tu avais ton cœur dans les mains, il était en jachère ...

Quand tu ne me prives pas de ton regard,
Tes yeux sont des paysages,
J’y vois des steppes, des lacs, des récifs de corail,
J’y vois Vladivostok, Venise et Bratislava,
J’y vois aussi des oliviers, des ruisseaux et des coquelicots.

Quand tu m’enveloppes de vert tendre,
Tes yeux sont une fête,
Si j’étais roi, tu serais reine
D’un royaume lointain et lumineux,
Peut-être Saba ou Samarcande.

J’écrirais à même ta nudité tant de mots que ma vie pour les dessiner n’y suffirait pas.
Ce serait le même mot répété en couleurs, tu serais mon livre de chevet.
Si j’étais forêt, tu serais clairière,
Si tu étais cavalière, je serais ton coursier,
Si j’étais l’orage, tu serais l’arc-en-ciel,
Et si j’étais guerrier, tu serais mon repos.


La sensibilité amoureuse de chacun est sollicitée.
C’est un flash. On l’écoute sans explication. C’est l’amour sans ombre.


Vidéo-lecture « Médaillon »

Faire dans le métal
la rencontre des corps
contours, feuilles de joie,
souffler la vie
poussière argent,
corps à corps
âme au corps
cœur à sexe
un filament,
donner l’attente
un tremblement,
un jour viendra
le mouvement,
trompettes claires,
amants surpris
dans le carcan,
paroles brèves
l’éclatement.

Il s’agit d’un médaillon vu sur une reproduction d’un bijou ou d’un vase étrusque (7ème siècle avant JC) représentant un couple enlacé. Fond rouge motif en noir avec filaments argentés. 
Le médaillon était de forme incurvée, le motif l’est aussi, une sorte de yin et yang, potentiellement giratoire.
Le poème doit rendre le huis clos, le confinement de la scène, mais ce huis clos s’anime, un souffle parcours le couple.
Le désir sommeillant s’active, éclate.
Le couple figé est surpris dans son repli et se réveille.

Vidéo-lecture « J’aime le temps sonore »


J’aime le temps sonore
inscrit dans l’image
d’une femme allongée
qui rêve
a voix haute
cachée par une épaule

Elle s’agrippe au temps
au travers de l’épaule


ce temps déshabilleur

qui trouve dans le cadre
l’espace retenu
où il prend un visage.



Un tableau est à l’origine de ce poème. Le sujet essentiel du texte, c’est le temps. Quand la scène d’amour est fixée sur la toile elle est déjà passée.






Ce dessin est intitulé :
« Intégration à la solitude d’un lieu » E.B.

La légende associée au dessin prédispose notre regard à s’investir dans sa simplicité et son évidence.
On perçoit immédiatement une alchimie intérieure où l’idée et l’émoi en s’auto-organisant génèrent une pensée loin du concept, du lyrisme cathartique et de l’acharnement formel.
Un lieu – un mur en ruine, une friche, un tronc d’arbre – est abandonné. C’est une focalisation.
Gros plan qui ne s’inscrit pas ou si peu dans un paysage. L’homme a déserté. Sa trace : le mur, le rouge comme une cicatrice.
L’état d’abandon autant que le cadrage restreint du lieu renforce sa solitude que notre regard va faire sienne.
La « pensivité » est née :


Vidéo-lecture « Rencontrer le pays »

Rencontrer le pays
qui fonde la naissance
et les étonnements
d’une enfance discrète.

Cette terre battue
où vibrionnent
les maux et les extases.

Cette terre rêvée
où roulent les échos
du piétinement
du début de ton être.

Liturgie d’images
filtrées par tes cils
que lisse l’émoi,
inconnu de lui,
l’autre, passager,
qui marche sur ton rêve.

Le ralliement soudain
d’un fouillis – plénitude
qui répond à ton signe
déçoit l’incertitude

L’arbre vient saisir
dans le creux de ta main
le présent retenu
par les fils de l’absence.

Ses feuilles n’ont caressé que toi …

Hubert BOUZIGES
Ce poème déclenché par « l’intégration à la solitude d’un lieu » (Eric Bonaventure auteur du dessin) concerne le retour à la naissance et à la formation de l’être.
Ce retour n’a rien à voir avec le narcissisme dominé par l’apparence.
C’est ici donner à l’être – vous et moi sommes concernés – un poids pour qui les circonstances ne sont que des supports.
Il n’y a pas d’exclusion délibérée. Nous sommes sur ce poème dans l’onirisme le plus absolu qui n’a rien avoir avec le réel. Les termes employés n’ont pas la même répercussion dans le langage onirique que dans le langage courant. Dans la gène onirique l’étranger est un briseur de rêve.
Il est bien certain que chacun a son parcours qui n’est que peu communicable à autrui. Ici toute incursion extérieure est une intrusion.

Pour illustrer mon développement, je me référerai à « Don Quichotte ». Dans un épisode, le chevalier aux miroirs démontre à Don Quichotte que Dulcinée, son égérie n’est en réalité qu’une pauvre paysanne de petite vertu, ce qui contribue à son effondrement.



IX – CONCLUSION ou APRES-POEMES

J’ai emprunté la voie exhaustive de la partie cachée des choses pour situer la poésie.
Mais il existe une autre voie empruntée par des poètes d’une différente conception. Pour eux, il n’y a qu’un accès aux réalités, c’est l’apparence.
Les choses, c’est ce que nous percevons au 1er degré dans la diversité des apparences et l’uniformité des structures, comme un inventaire à la Prévert : le pain, le rocher, la rivière, les ustensiles de cuisine, etc, etc …
Si l’on se réfère aux courants philosophiques, cela s’inscrit dans la Phénoménologie.
La Phénoménologie (du grec : ce qui apparaît) est un courant philosophique qui se concentre sur l’étude des phénomènes, de l’expérimentation et des contenus de la conscience. Edmund HUSSERL (1ère moitié du XXe siècle est considéré comme son fondateur).
Voici en exemple, quelques vers  pour illustrer ce type de poésie :
Il s’agit d’un recueil de poèmes intitulé « La Mission, la Demeure, la Roue » de Robert CHAMPIGNY2, poète, essayiste contemporain :
« Roland arrive à Antoigné
Le vingt et un septembre par le train de 10 heures
Le mur de métal carrelé
Commence à glisser, accéléré »
« Dans la salle des attentes, sous un tableau de neige,
A côté d’une poubelle à papiers
Un vieillard est assis tenant un chien en laisse.
Il marmonne dans sa barbe et Roland comprend mal »
On croirait lire l’annuaire Chaix ou un polar noir. Ce sont des photographies de scènes quotidiennes. Les personnages sont sans épaisseur.
Dans l’œuvre de CHAMPIGNY les personnages (Roland, Lucien) sont toujours les mêmes et les lieux aussi. Ce sont des descriptions fouillées, des narrations qui se veulent ternes.
Je ferai un rapprochement entre l’œuvre de CHAMPIGNY, d’ailleurs intitulée « épopées » et le roman de J.P SARTRE « La nausée » où le personnage principal, Antoine Roquentin se meut dans une ambiance délétère. En exergue de « La Nausée » : « c’est un garçon sans importance collective. C’est tout juste un individu » (« L’Eglise » de Céline). J’ajoute : pas un individu, bien loin d’une personne. Chez l’un c’est Poésie, chez l’autre Roman.

J’ai fait, il y a quelques années un article dans Poésie I sur CHAMPIGNY. Surpris tout d’abord par cette écriture, j’ai trouvé par la suite une incantation basique et intemporelle.
- sans commentaire -
L’option nous est ouverte entre chercher le sens ou y renoncer. Il est plus rassurant de renoncer au sens, plus inquiétant de le rechercher.
La Poésie doit se frayer un chemin entre les disciplines humaines :
la métaphysique très conceptuelle, la sociologie tout en comportementalisme, la psychologie toute en analyse.
Frayer un passage à la poésie, c’était le but de ma conférence.

Merci de m’avoir écouté.


FIN
1 D'où viens-je ? Qui suis-je ? Où vais-je ? dans les philosophies du devenir.

2 Extraits 

vendredi 14 avril 2017

Mon parcours poétique

jeudi 23 octobre 2008

L'ATTITUDE DU POETE HUBERT BOUZIGES

Hubert Bouziges, juriste, philosophe et poète anima pendant plusieurs années autour de l'an 2000 un cénacle poétique qui portait le nom de l'Attitude. Une façon simple d'annoncer une couleur d'indépendance et un penchant vers le plaisir des lettres. Le point d'attache en était une bonne table comme celle du Chapon fin-Park Hôtel de Perpignan. Le principe de ces agapes poétiques à périodicité variable consistait à dire des textes de création personnelle lorsque l'on taquinait soi-même la muse ou des textes d'auteurs aimés et, généralement, défendus dans une allocution introductive. Pouvaient y intervenir également des invités du monde du théâtre ou de l'enseignement. On y parlait de vers, de prose, de sentiments et d'idées. Ce n'était jamais ennuyeux et toujours instructif. La société d'une quinzaine de personnes qui composait les réunions cultivait sans snobisme ni passéisme le bel esprit et aimait à tisser de l'amitié autour de rimes riches, belles métaphores et sensibles dictions. L'Attitude comme la rose ne vécut pas très longtemps. Mais les actes de son état civil figurent dans les "Cahiers de l'Attitude", dont le N°I est de 1997. La brièveté de l'existence d'une aventure ne sera jamais un motif suffisant pour la jeter aux oubliettes, d'autant que la récente rencontre avec Hubert Bouziges dans un vernissage au centre-ville nous remémora et avec quelle pétillante émotion une rencontre avec le regretté Jean Breton (1930-2006), poète et, alors, directeur de la revue "Les hommes sans épaules" (une expression empruntée à un livrede Rosny l'aîné, l'auteur de "la Guerre du feu"). Hubert Bouziges, cet être de haut rang, dont il est temps de vous dire que seule son éthique non productiviste porte la responsabilité du tout petit nombre de plaquettes, publiées entre 1980 et 2000 aux éditions de Saint-Germain. Je ne manquerai pas, quant à moi, de citer les titres "Haute Caresse" et "La Bure et la dérive" pour juger du talent de ce batteur de feu verbo-mental et de regretter vivement qu'il ne daigne pas sortir d'un long silence de plume dans lequel il s'est cloîtré. Originaire des Cévennes, Hubert Bouziges, dont l'humour et aussi subtil que sa discrétion élégante, vit depuis de très nombreuses années à Perpignan et à Ria-Sirach dans les Pyrénées-Orientales.

Albert-Gérard de Theux.

samedi 8 avril 2017

Extraits Bibliographiques


Revue 
         "Les hommes sans épaule" avec Jean Breton

Recueils
         "Mille griffes une main"
         "La bure et la dérive"
         "Haute caresse"

Essais et critiques
          "Rimbaud revue"
          "Phréatique"
           etc ...