dimanche 30 avril 2017

Préface au recueil "la bure et la dérive"

       
       Hubert Bouziges se veut catholique. Le poète qu'il est, hanté par les soucis de rigueur intellectuelle comme par le lâcher-tout des voluptés dans le subconscient et le refus des hypocrisies, reste comme malgré lui à l'intersec­tion des potentialités, des fièvres et des rêves. D'autant que l'écriture de poésie, aujourd'hui, appelle somnambuli­quement à la suppression des barrières de prudence. 
       La tentative d’être se joue sur le fil du rasoir. La possibilité de la transgression est presque permanente dans nos rapports avec l'émotion, la passion, dont "l'atta­que" a un côté implacable et où l'infiltration chrétienne se révèle malaisée, où le pardon de certaines fautes commi­ses pourra paraître inconcevable. Impensable toutefois que le pardon soit exclus! La qualité de chrétien n'est pas acqui­se une fois pour toutes, c'est une aspiration permanente chez "l'homme ordinaire" doté de la volonté de croire et d'obéir, mais il trébuche souvent, d'où ses gestes maladroits en face des autres : seule les engagés "professionnels", si l'on ose dire, les chrétiens imprégnés, très entraînés, savent poser le plus souvent le geste sûr, et au bon moment. Le chrétien "occasionnel", l'homme faible par définition, se sait tristement faillible. Mais il lutte. Il a la foi, il subit des crises de révolte et de sensualité, et c'est un romantique de l'amour. 
       Hubert Bouziges se voue au pèlerinage, à la méditation et à la prière comme on s'impose un délai de réflexion avant la jouissance ou un châtiment après la faute. Dans la vie, il va parfois s'enfermer huit jours au mont Canigou pour s'aérer et faire des exercices d'humilité, comme tout chrétien menacé par l'orgueil et l'usure de soi. Devant une basilique dressée sur un à-pic, il s'écrie spontanément : "il y a du respect dans l'air!" La sérénité vient alors l'habiter. Il a peur de la perdre, il s'oblige à l'intransigeance, il nous défie : "La libre-pensée conduit à tou­tes les démences". L'homme ne gagne sa liberté que s'il accepte de "se mettre à genoux" et d'adorer. Le poète dira à la femme dé­sirée :"Si ton rêve était une croix, il labourerait mon sommeil." Les mots de miel et leur douceur étincellent en lui, il les réfrac­te vers nous : "tendresse", "ostie", "moine", "chaste", "gravité empreinte de sérénité", "vierge", "biblique". "blanche", "récon­ciliation". Mais il y a en face d'eux les mots noirs, et l'on as­siste au combat incessant, et comme fratricide, des mots de lumiè­re avec les mots de ténèbres : "monstre", "le mal" , " rayonnement pervers" , "violer" , "goût des excès", "désespérance", "pleurs convulsifs", "abuser". L'attirance pour les extrêmes et leur rejet forment un mouvement pendulaire d'ambiguïté. La contradiction est au cœur de l'homme comme elle est au centre mystérieux de la psychologie,chez Dostoïevski. La raison ne fait pas souvent le poids devant le phantasme. Janus n'offre pas tou­jours le double visage du vrai jumeau. 
       La révolte d'Hubert Bouziges est "une souffrance doublée épiso­diquement d'autosatisfaction", avoue-t-il, un brin masochiste. Mais selon son tempérament, il préfère la révolte à l'indifférence. Il est plutôt condottiere que petit-bourgeois. La révolte secoue comme un prunier son "contraire du moment". Dieu, vous, moi ou un autre. Las des "blasphèmes de pacotille" et de "l'impiété générale de l'époque, à la limite il préférera les "grands" blasphèmes et l'affrontement cinglant avec un Dieu pour lui indispensable, -colère humaine contre pesanteur métaphysique. La révolte enquête sur la vérité de l’être. Elle veut retrouver, au-delà des apparences, au-delà des moments cruels de "tension" dont le poète, en connais­sance de cause, parle si bien - une authenticité ou des signes sains qui vont lui apporter un répit ou peut -être une paix. 
       Hubert Bouziges mélange indécision onirique et souci d'analy­se. Sa pudeur retient peu de souvenirs d'enfance, à part le malai­se éventuel de se retrouver nez à nez avec l'identité d'antan. Nous restons souvent dans l’abstrait, en tout cas dans la narration ob­jective ou les métamorphoses. Cette révolte n'est pas née d'une histoire personnelle avec des anecdotes. Elle a grandi selon le schéma général des idées et leur choc dans la rencontre avec le monde. On a l'impression que l'adolescent avait tracé son chemin une fois pour toutes selon les plans d'une morale ( qu'il trans­gresse souvent ), qu'il avait donné à la religion le droit de l'investir, ce qui lui a permis de neutraliser puis de dépasser, par épisodes, le désespoir existentiel. 
       La sensualité ne va pas ici sans risques et fracas. Le poète reconnaît être "violent en amour pour sauver l'amour du ridicule". Il lamente "les caresses perdues". L'absence ou le refus de la par­tenaire fait naître l'envie de piétiner son cœur et son corps, "sous le fouet et l’exquise domination ", là encore flagellant et flagellé. Il s'entretient avec Alex de la "démone" et de son "masque de carnaval", il daube avec une frénésie vengeresse et appâtée sur "l’amoralité native et transmissible" de la dissidente. Regardons le lancinant autoportrait de la démone ("Litanies du désert") comme l'exorcisme d'une tentation brûlante, quand le poè­te sait toutefois que pour la beauté perverse : il n'y a pas d'élus/ Il y a des passants"! Il s'avoue aussi, voyeur savant, cu­rieux des "pulsions secrètes" du quidam croisé dans la rue... Quand l'amour est partagé/comblé, il déclenche un chant d'épa­nouissement (relire "Tout dans la vallée" et "Toi"), avec cette fois des pulsions d'innocence, le goût du "sortilège" (le balan­cier du "sacrilège"), des accalmies de bel azur lu dans les yeux. L'élue est alors chantée comme une reine. 
       Le rapport à l'écriture se joue également selon les humeurs d'un tempérament nerveux, qui préfère "l'inspiration" à chaud. Voici l'attente des signes de feu, un combat qui laisse un vainqueur et un vaincu. Puis un rebondissement après la chute, ou le contraire... Refus d'une trajectoire droite et uniforme Tout est lié à une in­vestigation narcissique curieusement impersonnalisée. Où est notre "modèle"? Pourquoi a-t-il fichu le camp? Mais recherche parallèle d'une "singularité". Contradictions. Exécration de l'humanité com­mune ( "la foule ravale à chaque instant les valeurs que tu dé­fends") et désir ardent de la communication avec tous. Poussées d'humour. Solitude. Sarcasmes. Goût du contre-courant et de l’aqua­rium des profondeurs. 
       Le vers libre tourne assez souvent autour de l'alexandrin sans rime, le vocabulaire et le style sont fidèles à une culture clas­sique - assez stricte pour le poème en prose - encore que Bouziges note avec raison que la mythologie antique est relayée par le re­cours contemporain à l'inconscient. L'image dans le poème en vers est souvent "méridionale" et chaleureuse. Dans les lettres pour AleX, qui sont des poèmes en prose, Alex incarne le double idéal ou contesté d'Hubert Bouziges, son punching-ball plus ou moins "structuré de phantasmes", donc une sorte de cobaye dont on étudie les réactions sous la vitre ( et le rite ) du dialogue. Parfois Alex est le simple comparse; parfois le courrier qui porte au lecteur les plis secrets. 
       Œuvre poétique et philosophique, au ton franciscain ou nietzschéen tour à tour, qui illustre la querelle entre l'apparence et la réalité, entre la crudité et la mystique. Les objets, par exemple, sont ici des obstacles à la liberté de l'esprit - mais la création onirique peut devenir parfois elle aussi encombrante! Seul le poème - mise au point de survie - nous en débarrasse. Pourvu qu'il ne devienne pas pour le poète, dans la giration des con­traires, une tunique de Nessus ! 

                                                                     Jean Breton

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